Arts

Le classicisme de Boudin, la modernité de Martel

Deux étudiantes en muséologie ont conçu et réalisé une exposition d’œuvres picturales tirées de la collection Duplessis et des collections du MNBAQ

Par : Yvon Larose
Eugène Boudin, <em>Marée montante à Deauville</em>, 1894, huile sur toile, 54,7 x 80 cm. Jean-Baptiste-Camille Corot l’a surnommé le «roi des ciels». Précurseur des impressionnistes, Boudin fut l’un des premiers artistes à peindre en extérieur. Maurice Duplessis possédait six tableaux de ce peintre.
Eugène Boudin, <em>Marée montante à Deauville</em>, 1894, huile sur toile, 54,7 x 80 cm. Jean-Baptiste-Camille Corot l’a surnommé le «roi des ciels». Précurseur des impressionnistes, Boudin fut l’un des premiers artistes à peindre en extérieur. Maurice Duplessis possédait six tableaux de ce peintre.

L’ancien premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, a dirigé la province de Québec dans les années trente, quarante et cinquante. En public, il manifestait peu d’intérêt pour l’art et la culture. En privé cependant, il a constitué en toute discrétion une collection d’œuvres picturales d’une grande valeur. C’est à une découverte des plus belles pièces de cette collection que convie l’exposition Pouvoir(s) jusqu’au 21 novembre 2021 au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ).

«La collection Duplessis fait partie des collections du Musée, explique Christyna Fortin, l’une des deux étudiantes en muséologie de l’Université Laval à avoir conçu et réalisé l’exposition. Le corpus comprend 63 huiles sur toile et nous en présentons 12. Nous avons fait une très belle sélection.»

Christyna Fortin et Valérie Boulva ont réalisé leur projet dans le cadre du diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en muséologie, une formation de niveau maîtrise offerte à l’Université Laval. Ces études s’étalent sur trois sessions et se terminent par un stage en milieu professionnel.

Les étudiantes ont jeté un regard neuf sur la collection d’œuvres d’art ayant appartenu au premier ministre Maurice Duplessis et léguée, en 1959, au Musée. Pendant son deuxième gouvernement, de 1944 à 1959, les conseillers du politicien ainsi que des entrepreneurs lui ont offert de nombreuses œuvres.

«Dans notre exposition, souligne Christyna Fortin, des œuvres de la collection Duplessis côtoient quatre œuvres prélevées dans d’autres collections du Musée. D’un côté, le 19e siècle, de l’autre, les années 1940. On voit tout de suite le contraste entre les goûts artistiques du premier ministre et la peinture plus audacieuse qui se faisait à son époque. Notre but était de créer un contraste afin de questionner ce goût officiel et la tendance de l’art à repousser les limites. La première impression qui se dégage est que Duplessis n’avait pas d’intérêt pour l’art moderne émergent, en rupture ouverte avec le classicisme du passé. Pour lui, l’art pictural était davantage une occasion de contemplation, ce que lui apportaient les beaux paysages empreints de nostalgie du siècle précédent d’Eugène Boudin, de Jean-Baptiste-Camille Corot ou de Clarence Gagnon.»

Christyna Fortin a eu un véritable coup de cœur pour Eugène Boudin, dont trois œuvres font partie de l’exposition. «Ses paysages, soutient-elle, sont fabuleusement interprétés avec les bleus qui tournent au gris. Ils sont évocateurs.» Un autre coup de cœur est Atelier, de Lucyl Martel. «L’histoire de cette artiste me fascine, dit-elle. Ses couleurs sont franches et vibrantes. On sent l’influence du fauvisme. En 1945, son tableau Atelier, créé alors qu’elle étudie à l’École des beaux-arts de Montréal, fait scandale en raison de la nudité d’un personnage. Trois de ses contemporains, Sam Borenstein, Jean Soucy et Madeleine Laliberté, sont les autres peintres modernes de l’exposition Pouvoir(s). Ensemble ils posent un regard décomplexé sur l’art, la société, la famille et la guerre.»

Durant leur stage au Musée, Christyna Fortin et Valérie Boulva ont été supervisées par la conservatrice de l’art moderne au MNBAQ, Anne-Marie Bouchard. Elles ont aussi reçu l’appui de deux conservateurs et de l’archiviste de l’établissement. «Ce fut très enrichissant comme apprentissage, affirme-t-elle. Ce fut 100% formateur. Le stage donne une bonne idée du milieu de la muséologie.»

Une partie de leur recherche dans les archives a porté sur la rocambolesque affaire du vol de tableaux survenu pendant la nuit du 2 au 3 mai 1965. Des voleurs s’introduisent dans le bâtiment et font main basse sur vingt-huit œuvres, dont vingt-trois de la collection Duplessis. Après quatre années d’enquête et un mandat de recherche d’Interpol, les tableaux sont récupérés et les voleurs arrêtés. «Une société secrète d’extrême droite, La Phalange, avait l’ambition de vendre les œuvres pour financer des groupes de pression opposés à la déconfessionnalisation des écoles du Québec», raconte Christyna Fortin.

Le premier projet de l’Alcôve-école

L’exposition Pouvoir(s) est le premier projet de l’Alcôve-école, une nouvelle collaboration entre le MNBAQ et l’Université Laval. L’idée de ce partenariat a été pensée au Musée. Tous les ans, un appel de projets lancé auprès des étudiants des cycles supérieurs de l’Université Laval mènera à une exposition basée sur les collections et archives du Musée. Les projets proposés pourront provenir d’une variété de disciplines, comme l’histoire de l’art et la muséologie, les études littéraires, la science politique et l’histoire du cinéma. L’Alcôve-école s’inscrit dans une volonté du Musée de s’ancrer dans sa communauté, de devenir un espace de circulation des idées et des recherches actuelles sur la culture.

«L’idée derrière l’Alcôve-école est de permettre à des étudiants de l’Université Laval intéressés par les arts et la culture matérielle de faire de la diffusion d’informations autrement que par des articles scientifiques, explique le professeur Jean-François Gauvin, directeur du DESS en muséologie et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement en muséologie et mise en public. Dans ce cadre, les étudiants ont l’occasion de travailler sur des collections extraordinaires avec la collaboration d’équipes hyper-professionnelles. L’Alcôve-école est une tribune de création unique pour les muséologues de demain.»

Selon lui, le rôle de l’Alcôve-école est de mettre en lumière les aspects moins bien connus des collections du Musée. «L’Alcôve-école, poursuit-il, est un lieu d’exploration, un laboratoire. Il permet de jeter un oeil nouveau et d’avoir une perspective différente sur ces collections.»

Lucyl Martel, <em>Atelier</em>, 1945, huile sur carton, 91,4 x 121,9 cm. Cette oeuvre, qui a fait scandale lors d’une présentation publique, a conduit à la démission du directeur de l’École des beaux-arts de Montréal, à la suite d’une manifestation étudiante pour empêcher que l’oeuvre ne soit retirée de l’exposition.
Cornelis Springer, <em>Un beau matin au marché, Hollande</em>, 1857, huile sur bois, 47 x 58,7 cm. Trois peintres néerlandais, Johan Barthold Jongkind, Cornelius Krieghoff et Cornelis Springer, font partie de la collection Duplessis. Springer s’est spécialisé dans la représentation du paysage urbain dont il peint la vie quotidienne avec précision.

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