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La marche des morts illustres

L’historien Patrice Groulx explique comment les Québécois ont développé la fibre commémorative

Par : Pascale Guéricolas
Le nom de Benjamin Sulte a sombré dans l'oubli. L’intérêt pour les activités commémoratives au Québec provient pourtant d'un mouvement lancé par cet historien autodidacte, né à Trois-Rivières en 1841. Dans son dernier ouvrage, La marche des morts illustres, publié aux Éditions Vents d’Ouest, Patrice Groulx, chargé de cours au Département d’histoire, revient sur la vie de cet homme étroitement associé à l’engouement autour de la célébration du passé, un mouvement particulièrement important entre 1880 et 1930. Au début de cette période, ce fonctionnaire du ministère de la Défense à Ottawa œuvre simultanément sur trois fronts: il travaille à la rédaction de l’Histoire des Canadiens-Français, qui se veut un complément, du point de vue du peuple, à l’œuvre de François-Xavier Garneau, il met sur pied la Société royale du Canada et il organise le 250e anniversaire de la création de Trois-Rivières. Pour lui, même si le fondateur Laviolette demeure un personnage très peu connu, lui élever un monument constitue l’occasion de réaffirmer la fierté collective. Selon l’auteur de La marche des morts illustres, l’histoire devient un ciment national en se mettant au service de la commémoration.
   
Patrice Groulx en veut pour preuve les efforts que Benjamin Sulte déploie pour faire bâtir, d’abord à Ottawa puis à Montréal, un monument du leader conservateur George-Étienne Cartier, son protecteur. L’historien déploie également beaucoup d’énergie entre 1909 et 1915, en compagnie de notables associés à la Société royale du Canada et de la Société des sites historiques, pour ériger une série de monuments à la gloire de Samuel de Champlain. Il va même jusqu’à prêter son image au fondateur de la ville de Québec; le sculpteur emprunte en effet les traits de Benjamin Sulte pour les statues représentant Champlain à Trois-Rivières et à Ottawa. Autant d’activités qui contribuent à défendre l’honneur de la nation canadienne-française, à forcer l’admiration de la population grâce «à la glorification des chefs, de ces législateurs, juges, prélats, littérateurs et artistes que Sulte identifie à la nation», écrit Patrice Groulx dans La marche des morts illustres.
   
Un auteur prolifique
Parallèlement à ces activités de commémoration, l’historien mène un intense travail de collecte et de diffusion. Auteur prolifique de 3 600 articles de journaux et d’une quinzaine d’ouvrages de généalogie, ce défenseur de la nation canadienne-française n’a rien cependant d’un érudit systématique comme pouvait l’être François-Xavier Garneau. Il recueille beaucoup de données, établit des faits, recense les événements, sans vraiment les analyser. Par contre, il partage ses recherches avec un large réseau d’historiens, tant francophones qu’anglophones, qui contribuent à former l’opinion publique. «En faisant mes recherches, j’ai découvert un carnet dans lequel Benjamin Sulte répertoriait les gens auxquels il adressait ses travaux, raconte Patrice Groulx. Il s’agit aussi bien de militaires, de juges, de politiciens que de prêtres».
   
À cette époque, souligne le chargé de cours, les historiens ne sont pas des professionnels. Ceux qui s’intéressent à cette discipline exercent souvent des fonctions de plume ou appartiennent aux classes dirigeantes. Une donnée importante pour comprendre à quel point le pouvoir en place influence les commémorations d’événements historiques. C’est le cas par exemple de la célébration du 300e anniversaire de la fondation de Québec en 1908. «La haute-ville se donne en spectacle, indique Patrice Groulx, qui a monté une exposition sur le tricentenaire au Centre d’archives de Montréal. La présence à la tribune officielle du maire, de l’archevêque, du gouverneur général et du prince de Galles rappelle celle des personnages historiques que l’on célèbre.»
   
Les activités actuelles autour du 400e ont-elles, elles aussi, ce souci de mettre en valeur une certaine histoire? Pas vraiment, remarque l’auteur, en soulignant que «les historiens sont plutôt mis sur la touche». À l’entendre, ce changement de cap en un siècle s’explique en grande partie par l’évolution de l’histoire elle-même. Depuis les années 70, les historiens portent un regard beaucoup plus critique sur le passé, d’autant plus qu’ils ne se sont plus liés au pouvoir comme avant. Dans le même temps, l’industrie culturelle a grossi. Il semble donc logique que les animateurs culturels prennent le devant de la scène, pour faire du 400e un événement plus festif et touristique que véritablement historique. Finalement, Benjamin Sulte a réussi son pari, soit celui d’insuffler l’esprit commémoratif dans les pores de la société, sauf qu'aujourd’hui, ce genre d’événement poursuit des visées différentes que celles du 19e siècle.

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