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L'architecture au diapason du Nord

Souvent considérées comme des constructions informelles, les cabanes du fjord de Salluit nous en disent long sur le savoir-faire et la culture des Inuits

Par : Matthieu Dessureault
Campement situé à Qarqaluarjutuaq, dans le fjord de Salluit
Campement situé à Qarqaluarjutuaq, dans le fjord de Salluit

Imaginez un village isolé au cœur de la toundra où sont dispersées en périphérie une centaine de cabanes. Bienvenue dans le fjord de Salluit. C'est ici, dans la partie septentrionale du Nunavik, que Pierre-Olivier Demeule a étudié les pratiques de construction locales sous la direction du professeur en architecture André Casault.

Sa recherche, qui a fait l'objet d'un article dans la revue Études Inuit Studies, s'inscrit dans les projets du partenariat Habiter le Nord québécois, consacré à l'habitat autochtone nordique.

Pierre-Olivier Demeule a vécu son premier contact avec Salluit en participant à un cours de l'École d'architecture, l'atelier Habitats et cultures. Dès son arrivée, il est tombé sous le charme de ce lieu enchanteur, d'où l'idée d'en faire son sujet de mémoire. «Les cabanes du fjord de Salluit ont quelque chose d'extrêmement poétique et puissant. J'ai voulu travailler avec cette communauté qui a des connaissances et une sensibilité au territoire qui m'apparaissaient importantes. Ces aspects sont peu abordés lorsqu'il est question d'aménagement des villages nordiques et d'adaptation de l'environnement bâti à la culture et aux modes de vie inuit», explique-t-il.

Village d'environ 1600 âmes, Salluit est encastré au creux d'une ancienne vallée glaciaire. Il compte 325 bâtiments, la majorité étant des logements sociaux. Dans le fjord, qui s'étend sur 24 kilomètres, au moins une vingtaine de campements ont été établis par les habitants. Là-bas, ils pêchent, ils chassent, ils pratiquent des activités récréatives et sociales. En plus des cabanes, on trouve des plateformes de camping, des antennes radio et de petits bâtiments voués au rangement de matériel ou au séchage de la nourriture.

À part les images satellites et quelques photos, il existe peu de documentation sur ces campements. À deux reprises en 2018, Pierre-Olivier Demeule est allé sur place pour observer et photographier certaines constructions. Les expéditions, accompagnées d'un guide inuit, se sont déroulées en canot, en véhicule tout terrain ou à pied. L'étudiant a aussi profité de son séjour à Salluit pour rencontrer des membres de la communauté et discuter avec eux des caractéristiques de leurs campements. En tout, 14 personnes, soit 7 femmes et 7 hommes âgés entre 20 et 65 ans, ont été interviewées.

Cabane située à Qikkigiaq                      

Pour Pierre-Olivier Demeule, les campements dispersés çà et là dans le fjord sont intimement liés à l'identité inuite. «Les habitants de Salluit sont très fiers de leurs cabanes, avec raison. Ces cabanes sont imbriquées dans le mode de vie du Nord et permettent une transmission du savoir-faire, non seulement constructif, mais aussi sur le plan des valeurs culturelles.»

Les cabanes, ajoute-t-il, «semblent avoir été construites en réaction à l'environnement très technico-centré du village», où des maisons de conception occidentale ont fait irruption il y a à peine plus de 60 ans. «Les maisons, peu adaptées aux divers besoins des familles inuites, peuvent être perçues comme des vaisseaux qui ne servent qu'à habiter. Les cabanes, elles, sont directement liées à la vie sur le territoire. Leurs modes de fabrication, d'occupation et de transformation sont issus d'une tradition bien vivante.»

Le but de la recherche de Pierre-Olivier Demeule était de documenter l'univers des cabanes inuit à partir d'une méthode architecturale nommée «déconstruction graphique».

Un peu comme les iglous autrefois, les campements traduisent une relation très forte au territoire. Le choix d'un site dépend de plusieurs facteurs, dont un sol stable, plat et bien drainé, l'accès à une source d'eau potable, la présence d'une plage facilitant les accostages ou l'acheminement des matériaux et la possibilité de pouvoir surveiller les animaux aisément. Les cabanes sont orientées en fonction du fjord et des vents. Les plafonds demeurent bas pour conserver une température confortable et limiter les pertes de chaleur.

Par rapport aux matériaux de construction, les cabanes sont composées de multiples objets recyclés ou détournés de leur fonction première. «Les autoconstructeurs inuits voient le matériau non pas pour ce qu'il fait, mais pour ce qu'il peut faire. Une planche de bois 2X4, que l'on utilise habituellement pour construire des murs, peut avoir plusieurs autres fonctions dans le Nord. Les Inuits n'hésitent pas à utiliser du bardeau pour étanchéifier un mur exposé au vent, couper des solives sur le long s'ils manquent de montants, transformer des boîtes  de transport maritime en traîneaux. Plusieurs rebuts de chantiers sont valorisés dans la construction des cabanes.»

Autant de pratiques vernaculaires qui ont de quoi inspirer notre conception très occidentale de l'architecture. «Contrairement à plusieurs d'entre nous, les Inuits célèbrent et respectent le territoire au sein duquel ils habitent. Leurs cabanes, conçues de façon à entretenir un lien avec l'environnement, peuvent être transportées, transformées, agrandies. Il y a de quoi nous questionner sur notre rigidité et notre désir de tout contrôler et s'isoler du monde qui nous entoure avec des maisons ultras confortables et performantes», conclut celui qui espère que sa recherche contribue à un meilleur partage entre communautés nordiques, professionnels de l'architecture et autres acteurs liés à l'environnement bâti.

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