Société

Un rêve abandonné

Il y a 40 ans, René Lévesque quittait le Parti Libéral du Québec et lançait le Mouvement Souveraineté-Association. Qu’est devenue cette option?

Par : Pascale Guéricolas
«La confédération, c’est comme une maison split-level et le statut particulier un étage semi-détaché de ce split-level. Vouloir unir tout ça, c’est tenter de réaliser la quadrature du cercle. Mais il est possible de reprendre les matériaux pour bâtir deux maisons semi-détachées… » C’est le député libéral René Lévesque qui se lance dans cette parabole à saveur souverainiste lors du congrès du PLQ le 14 octobre 1967. Manifestement, les militants présents et leur chef Jean Lesage ne goûtent pas l’analogie. Pas plus qu’ils n’apprécient d’entendre l’ancien journaliste de Radio-Canada leur expliquer sa résolution, celle de conduire le Québec vers l’indépendance politique tout en maintenant des liens économiques avec le reste du Canada. Après quatre heures de débat acrimonieux, la cause est entendue. René Lévesque annonce qu’il retire sa résolution et quitte le parti.
   
«Je crois que le départ de Lévesque a permis à Lesage d’affirmer les convictions fédéralistes du Parti Libéral, qui constituent les bases  encore aujourd’hui de cette formation politique, constate le politologue Réjean Pelletier. À l’époque, cela a aussi donné l’occasion au chef du PLQ, issu du sérail fédéraliste, de régler ses comptes et de reprendre le parti en main. Après les réformes en éducation et dans le secteur de l’énergie avec la nationalisation de l’électricité, il sentait le besoin de faire une pause.» Une fois évincé de ce parti qui ne veut plus de lui, René Lévesque ne rumine pas longtemps sa défaite. Une poignée de semaines seulement s’écoulent avant qu’il ne fonde le Mouvement Souveraineté-Association le 18 novembre en compagnie de libéraux déçus et de militants à la recherche d’un nouveau mouvement politique. La création du Parti Québécois suit un an plus tard. Aujourd’hui, que reste-t-il de ce rêve d’un État souverain québécois associé économiquement au reste du Canada? «Depuis l’échec du dernier référendum en 1995, l’option souverainiste perd des plumes, répond Réjean Pelletier. On sent une certaine lassitude, une sclérose constitutionnelle. Même le fédéralisme d’ouverture de Stephen Harper reste très limité. Au fond, les Québécois veulent sortir du débat.»
   
Changement de conjoncture
Le sociologue Gilles Gagné, pourtant souverainiste convaincu, sent aussi cette lassitude mais avance des raisons différentes. À l’entendre, l’essor du mouvement souverainiste à la fin des années 1960 s’explique essentiellement par une double conjoncture. D’une part, il correspond à la transformation des Canadiens français en Québécois au moment où l’Église abandonne progressivement ses prérogatives sur la santé et l’éducation. Exit le rêve d’un Canada français dans l’Ouest ou aux États-Unis, bonjour le Québec. D’autre part, comme bien d’autres pays occidentaux de l’après-guerre, la société québécoise se modernise et passe à l’ère de la consommation à l’américaine et à l’État providence. Une classe moyenne émerge, grâce notamment à la syndicalisation et au travail salarié, et s’incarne dans le Parti Québécois. Presque naturellement, ce rêve d’un État souverain correspond à ses aspirations d’affirmation identitaire. Un idéal d’autonomie politique qui semble bien loin des aspirations de la population aujourd’hui, peut-être tout simplement parce que la société de classe moyenne s’est effritée par les deux bouts, soutient Gilles Gagné. Avec les années 1980 et la révolution néo-libérale, il devient plus difficile de s’intégrer à cette fameuse classe moyenne, explique-t-il. Par ailleurs, la nouvelle élite francophone remporte des succès sur la scène mondiale et sent moins l’urgence de revendiquer une indépendance politique. «Actuellement, il n’existe pas de figures subjectives qui correspondent à l’ensemble du projet souverainiste car il s’est cassé en morceaux, soutient le sociologue. Ce n’est pas un hasard s’il y autant de problèmes de leadership au PQ.» Gilles Gagné fait remarquer aussi que plusieurs souverainistes ne veulent pas perdre les gains gigantesques accomplis ces dernières décennies en se lançant dans une aventure indépendantiste hasardeuse.
   
Mais, au fond, les Québécois ont-il jamais voulu couper le lien avec la fédération canadienne? Pas sûr, selon Jocelyn Létourneau, auteur notamment de l’ouvrage Que veulent vraiment les Québécois?  Selon l’historien, le Mouvement Souveraineté-Association représentait d’une certaine façon la volonté de la population de s’affirmer sans se séparer, d’être à la fois avec et contre l’autre. «C’est une forme d’équilibre politique difficile à trouver, admet-il, une sorte de rapport de force continuel.» À ses yeux, l’idée d’autonomisation avancée par Mario Dumont lors des précédentes élections découle de cette logique de tension. Il considère aussi que de nouveaux venus parmi les élus québécois, comme Pierre Curzi ou Bernard Drainville, incarnent cette volonté de s’affirmer comme Québécois sans être jusqu’au-boutiste. Finalement, le monologue d’Yvon Deschamps sur un Québec indépendant dans un Canada fort a encore de beaux jours devant elle…

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