Société

Saisir la souveraineté en marche

En Océanie comme en Amérique du Sud, des peuples autochtones revendiquent davantage d'autodétermination

Par : Yvon Larose
Une danse traditionnelle chez les Kanaks de Nouvelle-Calédonie. Ceux-ci représentent une minorité démographique forte avec 39% de l’ensemble de la population.
Une danse traditionnelle chez les Kanaks de Nouvelle-Calédonie. Ceux-ci représentent une minorité démographique forte avec 39% de l’ensemble de la population.

«Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?» À cette question référendaire, posée le 4 octobre dernier, les habitants de l’archipel français situé dans le Pacifique Sud ont répondu oui à 46,7%.

«Sur ce territoire, les Kanaks, le peuple autochtone de l’endroit, représentent une minorité démographique forte avec 39% de l’ensemble de la population, explique la professeure Natacha Gagné du Département d’anthropologie. Ce référendum était le deuxième du genre depuis 2018. La mobilisation fut historique, 85,6% des électeurs s’étant présentés aux urnes. En deux consultations, le camp du oui a progressé de 3,4%. L’atteinte du pourcentage de 46,7% laisse penser que des non-Kanaks ont voté oui.»

Selon la professeure, ces résultats ne peuvent que stimuler les débats autonomistes dans la région océanienne. Pour rappel, le Pacifique Sud est habité par plusieurs petites sociétés dont l’histoire a donné lieu à des expériences coloniales diversifiées. «Les résultats serrés, dit-elle, poussent au dialogue les non-indépendantistes en Nouvelle-Calédonie, en particulier les plus modérés, qui souhaitent trouver une solution de compromis à travers des options comme la libre association avec la France. Le camp indépendantiste a déjà annoncé qu’il souhaite un troisième référendum en 2021, lequel est prévu dans le processus de décolonisation irréversible qui est enchâssé dans la Constitution de la République française.»

Natacha Gagné connaît bien l’Océanie, une région où elle mène des recherches depuis 1999. En 2013, elle signait un ouvrage sur les Maoris de Nouvelle-Zélande. Il y a quelques semaines, les Presses de l’Université Laval publiaient un ouvrage collectif de 250 pages sous la direction de la professeure: À la reconquête de la souveraineté sous-titré Mouvements autochtones en Amérique latine et en Océanie. Quatorze chercheurs, des professeurs et des étudiants aux cycles supérieurs, ont participé à ce projet de livre, les deux tiers provenant de l’Université Laval. Tous ont effectué des séjours prolongés sur le terrain. «Le concept de souveraineté est devenu très important pour de nombreux acteurs autochtones de par le monde, entre autres aux États-Unis et au Canada, souligne-t-elle. En 2014, les Atikamekw du Québec ont fait une déclaration de souveraineté sur le territoire ancestral du Nitaskinan. Ils ont exigé leur consentement pour tout développement, tout usage et toute exploitation des ressources du territoire.»

À la reconquête de la souveraineté met en lumière les voies de sortie du colonialisme telles qu'elles sont vécues par sept peuples autochtones. Ceux-ci sont regroupés selon l’une ou l’autre de trois catégories. Il y a les peuples représentant de fortes majorités démographiques, tels les autochtones de Bolivie (environ 80% de la population), des minorités démographiques fortes comme les autochtones du Pérou (quelque 40% de la population) et des minorités démographiques faibles, tels les Maoris de Nouvelle-Zélande (16% de la population). «L’originalité du livre se situe en cette matière, indique Natacha Gagné. Nous avons été attentifs au poids démographique de ces peuples, car ce facteur joue un rôle déterminant dans leur rapport de force avec les autres populations et le gouvernement en place, notamment lors des exercices démocratiques, ainsi que dans les stratégies retenues en vue d’obtenir une souveraineté accrue et de négocier les interdépendances.»

L’approche des chercheurs a consisté à saisir la manière de réfléchir localement aux enjeux de souveraineté, comment ces réflexions s’inscrivent dans les champs politiques locaux et comment leurs luttes se déploient.

La reconnaissance du peuple maori

Dès les années 1980, le gouvernement néo-zélandais adoptait une politique officielle de biculturalisme. Cette innovation sur le plan constitutionnel reconnaissait au peuple maori le droit d’être représenté de façon adéquate dans toutes les sphères de la société. À cet effet, mentionnons que le nouveau gouvernement de ce pays, annoncé le 1er novembre, compte cinq ministres maoris, soit le quart du cabinet. La politique prévoyait aussi l’adoption de mesures de réparation pour les préjudices subis durant la période de la colonisation européenne.

Dans ce pays, les femmes artistes contemporaines portent haut le flambeau de la décolonisation de la société. L’une d’elles est Lonnie Hutchinson. Depuis 2016, son œuvre Kahu Matarau orne une partie de l’extérieur du bâtiment du Justice and Emergency Services Precinct, à Christchurch, construit après le tremblement de terre de 2011. Cette œuvre en aluminium anodisé mesure huit mètres de haut par trente-six mètres de long. Elle s’inspire d’une cape portée par les chefs maoris de haut rang faite des plumes d’un oiseau indigène aujourd’hui menacé. «Cette œuvre, qui est reproduite sur la couverture de notre livre, représente un puissant symbole, affirme la professeure. Elle a une portée politique forte. Le projet a reçu le soutien de la Ville et du conseil tribal maori local, les Maoris étant devenus des partenaires incontournables sur la scène municipale.»

En Polynésie française, l’affirmation de soi et l’autodétermination passent notamment par l’activité traditionnelle du tatouage. Aux îles Marquises, une stratégie autonomiste se déploie autour du concept de communauté de communes. Au Guatemala, les peuples autochtones affirment leur souveraineté par la militance dans diverses associations citoyennes. En Bolivie, l’autonomie autochtone prend la forme d’une autogouvernance définie sous la tutelle de l’État. Une identité collective s’y construit également à travers la danse folklorique. Au Pérou, les Wampis militent en faveur d’un gouvernement territorial autonome.

«La “communauté native”, telle que reconnue par l’État péruvien, définit l’autonomie sur une base communale, explique-t-elle. L’approche des Wampis est originale selon les auteurs du chapitre leur étant consacré, Raphaël Colliaux et Stéphanie Rousseau. Ils affirmeraient leur autonomie politique à une échelle beaucoup plus large, celle du groupe ethnique. C’est pour eux une façon de forcer l’État à reconnaître un gouvernement autonome sur un large territoire politiquement intégré. Même si l’État péruvien ne reconnaît pas encore une telle entité, le projet a permis au peuple wampi de gagner en influence sur les scènes régionale et nationale.»

En 2008 et 2009, l’Équateur puis la Bolivie se sont dotés d’une constitution instaurant des États plurinationaux. Ces réformes constitutionnelles ont mené à la reconnaissance des nations autochtones présentes sur le territoire.

«L’Amérique latine est une autre région fascinante concernant les voies de sortie du colonialisme, soutient Natacha Gagné. La situation, relativement à la souveraineté autochtone, se pose différemment qu’en Océanie. À partir du début du 19e siècle, les pays ont obtenu leur indépendance de la métropole espagnole, influencés par l’esprit des Lumières et par la Révolution américaine. Dans le livre, les chercheurs montrent que les autochtones d’Amérique latine revendiquent aujourd’hui principalement la décentralisation des pouvoirs, de l’État vers le pouvoir local. En Océanie, la question de l’accès à l’indépendance pleine et entière se pose toujours comme une possibilité réelle dans certains cas, comme en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie.»

Un couple wampi filmé lors du 6e Sommet du gouvernement territorial wampi, au Pérou. Ce peuple affirme son autonomie politique à une échelle beaucoup plus large, celle du groupe ethnique.

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