Société

Retour aux sources pour un classique de la littérature autochtone

Premier roman inuit au Canada, Chasseur au harpon est traduit en français par deux experts, à partir du texte original

Par : Matthieu Dessureault
<em>Chasseur au harpon</em> paraît aux Éditions du Boréal.
<em>Chasseur au harpon</em> paraît aux Éditions du Boréal.

Il y a 50 ans, Markoosie Patsauq, un pilote d’avion inuit, entreprenait l’écriture d’un récit qui allait devenir le premier roman en inuktitut jamais publié. Uumajursiutik unaatuinnamut est l’histoire d’un jeune chasseur qui se lance aux trousses d’un ours polaire qui menace sa communauté.

Ce livre, qui a fait l’objet d’essais, de critiques littéraires et d’articles scientifiques, a été traduit dans plusieurs langues. En français, deux versions ont été produites, l’une en 1971 et l’autre en 2011, mais celles-ci avaient été réalisées à partir d’une adaptation anglaise, Harpoon of the Hunter. C’est donc la première fois qu’une traduction est faite à partir de la version originale, ce qui permet de conserver toutes les subtilités de la plume de l’auteur.

Ce projet de longue haleine a été mené par deux chercheurs, Marc-Antoine Mahieu, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris et professeur associé au Département d’anthropologie de l’Université Laval, et Valerie Henitiuk, de l’Université Concordia d’Edmonton. Ils ont répondu à nos questions par courriel.

Comment est née l’initiative de traduire ce livre?

Nous venons d’horizons intellectuels complémentaires. Marc-Antoine est spécialiste de sciences du langage et d’inuktitut. Valerie est spécialiste de littérature et de traductologie. Nous avons découvert que Harpoon of the Hunter n’est pas une traduction de Uumajursiutik unaatuinnamut, mais une adaptation demandée en 1970 à l’auteur, Markoosie Patsauq, par l’ancien ministère des Affaires autochtones et du Nord canadien. Nous avons jugé utile et important de mettre au point une traduction rigoureuse du manuscrit d’origine en inuktitut.

En 2017, nous avons demandé à Markoosie s’il voulait bien répondre à nos interrogations sur Uumajursiutik unaatuinnamut et s’il acceptait que nous traduisions ce texte, qu’il avait écrit en inuktitut à l’attention des Inuits. Notre projet l’enthousiasmait et nous avons donc collaboré.

Combien de temps ce projet a-t-il nécessité?

Il est difficile de quantifier le temps investi dans ce projet. Marc-Antoine s’intéresse depuis plus de 10 ans à tous les textes écrits directement en inuktitut, y compris Uuumajursiutik unaatuinnamut. Valerie réfléchit sur la circulation des textes littéraires inuits depuis 2014. Nous avons commencé à échanger en 2015. Les quatre dernières années ont été déterminantes pour la réalisation de notre projet.

Nous avons rencontré Markoosie en 2017 à Inukjuak et en 2019 à Montréal. À Inukjuak, Marc-Antoine a aussi travaillé avec Bobby Patsauq, le frère de Markoosie, et avec d’autres membres de la communauté. En outre, Facebook et le téléphone nous ont permis d’échanger à distance.

Markoosie Patsauq, Marc-Antoine Mahieu et Valerie Henitiuk

Pourquoi n’y avait-il jamais eu de traduction en français à partir du texte original?

Quand un texte écrit dans une langue dominée est adapté par son auteur à une langue dominante, il tend à s’effacer derrière son adaptation. C’est ce qui est arrivé à Uumajursiutik unaatuinnamut. L’adaptation anglaise, Harpoon of the Hunter, a servi de base à deux traductions françaises, mais le texte en inuktitut n’avait jamais été analysé et traduit lui-même. Une difficulté supplémentaire est qu’il ne suffit pas de vouloir traduire l’inuktitut pour en être capable. Comprendre à fond et traduire rigoureusement un texte en inuktitut demande un travail de linguistique considérable.

Malheureusement, Markoosie Patsauq a succombé à un cancer avant de pouvoir assister au lancement du livre. Que retenez-vous de vos échanges avec lui?

Markoosie était quelqu’un de profondément gentil, plein d’humour et généreux.

Qu’est-ce qui fait la force de son récit, selon vous?

Markoosie a d’une certaine manière inventé un genre en inuktitut. Il s’est inspiré d’histoires entendues dans son enfance. Sa langue, sobre et belle, offre des scènes puissantes avec une grande économie de moyens. L’histoire elle-même – celle d’un jeune homme devant lutter seul dans la toundra pour rester en vie – est très marquante.

Il faut aussi souligner l’originalité des procédés mis en œuvre par Markoosie pour raconter son histoire, par exemple un système d’alternance entre quatre points de vue sur les événements narratifs et l’emploi continu du temps présent.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retirent de son ouvrage?

Uumajursiutik unaatuinnamut mérite d’être lu, notamment pour l’originalité de sa conception en inuktitut, et de recevoir la place qui lui revient dans la littérature canadienne, tant autochtone que non autochtone. Nous aimerions que la lecture de nos traductions contribue à contrecarrer l’idée répandue selon laquelle ce texte appartient au genre de la littérature jeunesse.

En tant que linguiste enseignant l’inuktitut langue seconde, Marc-Antoine espère que les étudiants d’inuktitut, natifs et non-natifs, pourront utiliser ce livre dans leurs apprentissages. En tant que spécialiste de traductologie, Valerie espère que de jeunes chercheurs, en particulier autochtones, puissent s’engager à leur tour dans l’analyse et la traduction de textes littéraires.

Chasseur au harpon paraît aux Éditions du Boréal. Le livre comprend le récit, une postface de l’auteur et une note des traducteurs sur leur travail et sur l’importance de cette œuvre dans l'univers de la littérature.

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