Société

Les longs dimanches

Outil collectif d’émancipation, la télévision québécoise serait tombée avec les années dans le piège de la facilité 

Par : Renée Larochelle
Lorsqu’il parle de téléréalité, le président de l’Union des artistes et comédien bien connu Pierre Curzi n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, une émission comme Loft Story s’apparente purement et simplement à de la pornographie, l’exigence intellectuelle des gens qui la regardent y étant réduite au minimum.  Nivellement par le bas, absence de créativité et de rigueur caractérisent ce type de production conçu exclusivement pour faire grimper les cotes d’écoute. «Quand on tombe dans le piège de la facilité, on fragilise terriblement une société», a expliqué Pierre Curzi, qui était l’un des invités au débat de la série Participe Présent, le 6 novembre, au Musée de la civilisation. Thème de ce débat : «La télévision québécoise: géniale ou pourrie? »

Pour une nation qui compte sept millions de personnes, la télévision québécoise est d’une qualité exceptionnelle, croit pour sa part Jocelyn Deschênes, producteur, entre autres, des séries Rumeurs, Annie et ses hommes et Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Faire autant de télévision de qualité avec si peu de moyens financiers représente un véritable tour de force. «Les Américains sont toujours surpris de voir qu’un seul auteur puisse écrire à lui tout seul 26 heures pour une série québécoise alors que chez eux, ils sont cinq ou six personnes pour effectuer le même travail», a signalé Jocelyn Deschênes. Selon lui, la télévision québécoise se trouve présentement à un carrefour, avec la multiplication des canaux et la globalisation des formats, ce dernier point risquant de banaliser notre télévision. «Les diffuseurs seront tentés d’acheter des formats tout faits, ce qui pourrait faire perdre cette nécessité de créer qui a animé la télévision québécoise depuis ses débuts, dit-il. Le Québec est un espace francophone privilégié où on peut se permettre beaucoup de choses. Nous faisons de la bonne télé mais nous devons demeurer toujours sur le qui-vive.»

À côté de la satire
Sociologue des médias, Jean-Serge Baribeau estime que la télévision a ses grandeurs et ses bassesses. Au premier chef, il pointe du doigt la publicité qui vient littéralement torpiller les films et les émissions. Vient ensuite la tyrannie des cotes d’écoute qui dicte même la durée des émissions. C’est le cas de Tout le monde en parle, que l’animateur Guy A. Lepage n’hésite pas à «étirer» de dix à 15 minutes, empiétant du même coup sur le bulletin de nouvelles. «Pourquoi ne voit-on jamais des émissions d’information comme Zone libre, La facture ou Enjeux se prolonger de quelques minutes?» demande Jean-Serge Baribeau, que se dit dégoûté par «le lynchage médiatique» pratiqué à Tout le monde en parle. Par ailleurs, le sociologue estime que les auteurs des Bougon sont passés à côté de la satire sociale annoncée. «On nous avait dit que ce serait une émission subversive, dit-il. Or, ceux qui étaient "attaqués" ou encore visés par les Bougon étaient souvent des gens encore plus mal pris qu’eux.» 

Dans cette foulée, Richard Therrien, chroniqueur télé au journal Le Soleil, estime que les auteurs de cette série sont parfois allés «trop loin» dans certains épisodes, côté vulgarité. Quant à la téléréalité, elle est là pour rester, tant qu’il y aura des spectateurs pour la regarder. Cela dit, il est indéniable que la télévision québécoise est beaucoup plus géniale que pourrie, à son avis. «Je salue l’audace de Radio-Canada qui présente parfois des séries dont elle sait qu’elles ne génèreront pas nécessairement de grosses cotes d’écoute mais qui se distinguent par leur originalité et l’excellence des comédiens. Pensons à toutes les séries américaines populaires traduites comme Dallas, Dynastie et La croisière s’amuse qui ont inondé le paysage télévisuel dans les années 1980. Cette époque est bel et bien terminée et c’est tant mieux.»

De profit en profit
Le mot de la fin appartient à Pierre Curzi. «Dans les années 1950 et 1960, a raconté le comédien, la télévision était un lieu où nous nous retrouvions, où nous ressoudions nos valeurs communes. C’était un outil collectif d’émancipation, devenu aujourd’hui un produit commercial. À un moment donné - on ne sait pas quand au juste - la télévision s’est mise à changer. Aujourd’hui, on a multiplié les sources de profits et ces profits ne sont plus liés au contenu mais bien à l’abonnement, à la location et à l’achat de toutes sortes de produits. On dit maintenant aux gens: "Si vous voulez avoir un contenu qui vous satisfait, vous allez devoir payer."»    

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