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Société

L’audace du changement

La rectrice Sophie D'Amours s’est entretenue avec le très honorable Brian Mulroney, à l'occasion d’un événement organisé en collaboration avec La Fondation de l'Université Laval

Par : Claudine Magny
Brian Mulroney devenait premier ministre du Canada le 4 septembre 1984.
Brian Mulroney devenait premier ministre du Canada le 4 septembre 1984.

Diplômé en droit de l’Université Laval, de la même promotion que Michael Meighen, ancien sénateur et chancelier de l’Université McGill, Clément Richard et un certain Lucien Bouchard, Brian Mulroney fait ses études en plein début de la Révolution tranquille. Entre deux cours à la Faculté de droit, alors située dans le Vieux-Québec, les étudiants allaient assister à des débats à l’Assemblée nationale ou à des procès au palais de justice et prenaient une pause de temps à autre au Café Buade. Visiblement très reconnaissant de la formation reçue dans son alma mater, Brian Mulroney appelle aujourd'hui affectueusement cette époque ses «Golden years».

Passionné très jeune par la politique et se démarquant par ses intérêts et ses interventions en la matière, Brian Mulroney joindra vite le monde de la politique. Un jour, il dira à sa femme Mila : «Je crois que je veux devenir le premier ministre du pays.» Et elle de lui répondre : «Quelle excellente idée!»

En 1983, il remporte la course à la direction du Parti progressiste-conservateur, puis dirige l'opposition officielle à la Chambre des communes. En 1984, il mène son parti à la plus imposante victoire parlementaire de l'histoire canadienne et devient le 18e premier ministre du Canada. Quatre ans plus tard, il est élu de nouveau avec un gouvernement majoritaire. Son gouvernement se sera démarqué notamment par de grandes ententes internationales, dont l'ALENA.

La rectrice, Sophie D'Amours, et le très honorable Brian Mulroney.

Le leadership international en temps de crise

La rectrice Sophie D'Amours accueillait, le 10 juin, pour un entretien le très honorable Brian Mulroney, lors d’un événement organisé en collaboration avec La Fondation de l'Université Laval. L'entretien s'inscrivait dans le cadre des Journées d’études internationales de l'Université Laval, une initiative de l'École supérieure d'études internationales. Le thème principal abordé était celui du leadership international en temps de crise.

Dans une discussion ouverte à toute la communauté universitaire, l'ancien premier ministre a abordé des sujets complexes et délicats tels que l'audace nécessaire pour réaliser des accords importants de commerce international, le respect entre les nations lorsqu'il est question d'environnement, l'humanisme qui transcende les cultures pour lutter contre l'apartheid, ainsi que les défis qui attendent les leaders internationaux de demain .

Voici quelques extraits de ses propos fort enrichissants:

  • SUR LA MONDIALISATION
    Question: Quelle contribution le Canada peut-il apporter pour renforcer, voire sauver, le système commercial multilatéral?

«En tant que premier ministre du Canada, si vous avez une bonne relation avec le président des États-Unis, vous pouvez alors réaliser de grandes choses. Sans l’appui, les conseils et la puissance de celui-ci, vous risquez d’être déçu tant sur la scène nationale qu’internationale.»

Ronald Reagan et Brian Mulroney, le 17 mars 1985, dans le cadre du «sommet irlandais», en référence aux racines irlandaises des deux hommes. Une entente de principe sur la lutte contre les pluies acides et un accord de 7 milliards de dollars pour moderniser le système de défense aérienne de l'Amérique du Nord sont alors conclus.

«On ne doit pas gouverner pour des manchettes favorables de 10 jours, mais pour un Canada dans 10 ans. Nous ne sommes pas là pour accroître notre popularité, mais pour réaliser des choses vitales pour l’avenir à long terme du Canada.»

«Les Canadiens résistent beaucoup aux changements. On n’aime pas les changements, puisqu’on prend ainsi le risque de devenir impopulaire. C’est d’ailleurs pour cela que certaines grandes initiatives sont laissées pour compte. Or, c’est l’inverse qui est vrai! Il faut absolument avoir du courage. Par exemple, la mise en place de la TPS, lorsque j’étais à la tête du gouvernement. Je savais que c’était impopulaire, mais c’était aussi un instrument vital pour ouvrir la porte à nos exportations aux États-Unis. Sans oublier l'Accord de libre-échange avec les États-Unis. Or, grâce à ces 2 mesures, nos exportations se sont accrues de 300% dans les 5 à 6 années suivantes et ont donné lieu à une période de prospérité économique au Canada. Le leadership, ce n’est donc pas la popularité, mais les réalisations!»

«Aujourd’hui, l’ALENA, c’est 3 pays amis avec 500 millions de personnes qui représentent à peu près 7% de la population mondiale; c'est un accord qui a généré l’an dernier 29% de la richesse globale; donc ce n’est pas si mal pour les Québécois d’avoir lancé une idée comme ça et on en a bien d’autres!»

Nelson Mandela, accueilli par le premier ministre Brian Mulroney, lors de son arrivée à Ottawa, le 17 juin 1990.
  • SUR LES DROITS HUMAINS
    Question: Quelles sont, selon vous, les répercussions les plus importantes de la crise actuelle sur les inégalités et les droits humains? Quel(s) rôle(s) devraient jouer le Québec et le Canada pour contribuer à la lutte contre ces inégalités?

«Il faut examiner en priorité les politiques, mises de l’avant par certains, visant à instaurer un revenu de base garanti pour les personnes vivant dans la pauvreté. La crise sanitaire nous a grandement fait réfléchir. En effet, si certains s’en sont sortis relativement bien, il n’en reste pas moins qu’il y a des millions de Canadiens et de Québécois qui se sont retrouvés sans emploi, qui ont vécu la pauvreté, beaucoup d’inquiétude et beaucoup de problèmes familiaux, et tout ça causé par l’absence de revenus. Il y a donc des problèmes sérieux auxquels on doit s’attarder. Nous devons aussi tous accepter cette nouvelle réalité, car nos priorités sont visiblement à l’envers: il faut d’abord penser aux citoyens. On parle ici notamment des droits humains, tels le droit de manger, le droit de vivre sans violence, le droit  pour une femme de ne pas être brutalisée, etc. Les enfants sans nourriture, ça existe au Québec… Il s’agit d’obligations pour nous tous, comme politiciens et comme citoyens canadiens et québécois. Nous avons tous une obligation sociale.»

Question de Virginie Lippé, étudiante au doctorat: Lorsque vous étiez premier ministre, quel est l’événement international qui vous a le plus marqué et, selon vous, quel sera le plus grand enjeu de coopération internationale des prochaines années?

«Les relations entre la Chine et les États-Unis seront certes le plus grand enjeu de coopération internationale au cours des prochaines années. Quant à l’événement international qui m’a le plus marqué et touché profondément, c’est certainement la libération de Nelson Mandela, le 11 février 1990. Celui-ci a été en prison pendant 27 ans. À mon arrivée au pouvoir, ni le président américain, Ronald Reagan, ni la première ministre britannique, Margaret Thatcher, ne voulaient se mêler de cette affaire. Moi j’avais dit à mon cabinet: "Le Canada va défendre Mandela et ses intérêts et nous allons travailler pour l’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud, car c’est un crime contre l’humanité et le Canada ne peut pas rester seul et silencieux devant ça. Personne ne veut le faire, alors nous le ferons." La bataille pour Mandela aura duré 6 ans. Le lendemain de sa libération, j’ai reçu un coup de téléphone, et c’était lui! Il me dit: “Monsieur le premier ministre, quand j’étais en prison, j’ai vu à la télévision un jeune premier ministre canadien conservateur qui était disposé à défendre mes intérêts contre l’Afrique du Sud jusqu’à ma libération. J’ai alors suivi vos actions pendant des années et je vous appelle aujourd’hui pour remercier le Canada et les Canadiens. De plus, j’aimerais vous visiter pour faire mon premier discours comme homme libre devant un parlement libre et un pays libre, comme le Canada.” Il est donc venu quelques semaines après et ce fut un discours historique.»

C’est sous la gouverne du premier ministre Brian Mulroney que le Canada a signé avec les États-Unis un important accord sur l’élimination des pluies acides.
  • SUR L’ENVIRONNEMENT
    Question: Comment les États peuvent-ils travailler de façon concertée pour faire face à cette crise dont les causes et les répercussions dépassent les frontières?

«C’est un peu le même principe: il va falloir que certains de nos dirigeants prennent le leadership. Il y a eu des rencontres, comme à Paris, qui ont été très utiles, mais le problème, c’est qu’il n’y a rien qui se passe après. De plus, lorsque vous faites un traité de cette nature-là et que la Chine n’est pas dedans, c’est difficile de convaincre les autres d'adopter des règlements assez sévères. Par exemple, le dossier des pluies acides, qui était le problème numéro 1 au Canada lorsque je suis arrivé au pouvoir. Un an avant ma nomination, alors que j’étais dans l’opposition, j’ai rencontré le président américain, Ronald Reagan, et je lui ai dit: “Nous ne pouvons pas tolérer davantage les pluies acides. La grande majorité de ces pluies viennent de chez vous et tuent nos lacs, nos rivières, nos forêts et nos sols parce qu’elles sont un véritable poison. Je vais vous expliquer ce qui va se produire: lorsque je serai premier ministre – j’avais l’air plutôt prétentieux (rires) – nous allons, nous, les Canadiens, nous laver les mains et nous adopterons une loi qui permettra à notre environnement et à notre industrie de se guérir. Puis, on vous rendra visite et nous vous demanderons de faire exactement la même chose. Ainsi, on réglera, ensemble, le problème éternel des pluies acides.” Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus de problèmes de pluies acides. Chaque fois que je voyais Reagan à travers le monde, G7, Commenwealth, etc., je disais: “Ron, qu’en est-il de mon traité sur les pluies acides?" Un jour, il s’est tanné de moi et m’a dit: “Ok.” Il faut donc savoir insister!(rires)»

  • SUR LA FORMATION DES LEADERS INTERNATIONAUX DE DEMAIN

Question de Camille Lefebvre, étudiante au doctorat à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval, en cotutelle avec la Faculté de droit de l'Université Leiden, aux Pays-Bas: Selon vous, quelles compétences devraient acquérir les jeunes chercheurs universitaires et futurs acteurs qui souhaitent évoluer sur la scène internationale?»

«Oublions quelques instants la politique fédérale et posons-nous la question suivante: combien y a-t-il de francophones du Québec qui travaillent au Fonds monétaire international? Aux Nations unies? À la Banque du Canada? À la Banque mondiale? Bref, où le vrai pouvoir s’exerce, nous ne sommes pas là! Comme société, nous nous devons de former des diplômés aptes et habiles à occuper des fonctions internationales d’importance qui auront pour effet d’influencer les politiques mondiales dans le commerce, dans la fiscalité, dans les relations internationales, etc. En ayant un tel leadership et une telle expertise, nous aurons ainsi des Québécoises et des Québécois qui deviendront des joueurs importants sur la scène politique internationale.»

Élevé au rang de compagnon de l'Ordre du Canada et de grand officier de l'Ordre national du Québec, Brian Mulroney a été honoré par plusieurs universités et gouvernements dans le monde. De plus, celui-ci a reçu un doctorat honorifique de l'Université Laval pour l'ensemble de sa carrière et sa contribution exceptionnelle à la société.

 

Le très honorable Brian Mulroney.

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