Société

3 questions à Nathalie Gravel

sur la crise au Brésil

Après treize années au pouvoir, le Parti des travailleurs du Brésil se retrouve dans l’opposition, à la suite de la destitution de la présidente, Dilma Rousseff, par le Sénat, le 31 août. Ce changement va transformer la gestion des finances publiques, car l’équipe de droite, désormais au pouvoir, a une façon bien différente de diriger le pays. Nathalie Gravel, professeure au Département de géographie, a vécu de près ces événements au cours d’un récent séjour de recherche à l’Institut forestier de São Paulo.

Comment définiriez-vous la crise actuelle: une crise d’abord économique ou politique?

La crise est avant tout politique, selon moi. J’ai l’impression que certains politiciens n’ont pas aimé d’être visés par la grande enquête sur la corruption de Dilma Rousseff, l’une des seules élues, d’ailleurs, à ne pas être corrompue. Elle représentait un danger pour la classe politique, qui ne voulait pas de ce qu’elle considérait comme une chasse aux sorcières. Pourtant, la corruption a pris des proportions endémiques au Brésil et beaucoup de secteurs économiques y participent, avec la complicité de la classe politique. À la longue, le manque d’alternance au pouvoir a choqué les partis de droite ou de centre droit. Le Parti des Travailleurs dirigeait le pays depuis longtemps, d’abord avec Lula (Luiz Inácio Lula da Silva, président de la République fédérative du Brésil de 2003 à 2011, NDLR) puis avec Dilma Rousseff. Les élus de la droite trouvaient que les programmes d’aide pour les plus démunis prenaient trop d’importance. Ils voulaient revenir rapidement à une politique plus à droite, sans forcément attendre les prochaines élections en 2018. Il y a eu une grande complicité entre les partis de l’opposition pour évincer la présidente du pouvoir, ce qui constitue une rupture dans la vie démocratique du pays.

Cela fait quand même plusieurs années que l’économie brésilienne connaît un sérieux déclin. Quels sont les effets sur la population?

Les populations les plus démunies ont bénéficié des programmes de lutte contre la pauvreté du précédent gouvernement, ce qui a favorisé la croissance de la classe moyenne. Pour bien comprendre l’économie brésilienne, il faut être conscient de l’importance de la fuite des capitaux vers la corruption ou encore, du financement douteux des campagnes électorales. Ces capitaux auraient pu servir au développement du pays. Autrement dit, certains choix ne visent pas toujours le bien-être des populations, mais plutôt les intérêts politiques des élus. Par exemple, le gouverneur de l’État de São Paulo a diminué récemment de 30% le salaire des fonctionnaires les moins bien payés et il a fermé des écoles. Officiellement, il a évoqué la nécessité de faire des économies publiques. Or, dans les faits, on a appris que cet élu de centre droit agissait dans son intérêt et celui de son parti pour financer la campagne électorale. Même si le Parti des travailleurs a essuyé plusieurs critiques sur sa gestion, il me semble que cette formation politique mettait en avant-plan le bien-être de la population et, surtout, des plus pauvres.

Comment le pays va-t-il faire face à l’augmentation de sa dette publique et à la diminution des revenus liés la vente du pétrole et des matières premières?

La baisse de la monnaie a des effets tangibles. Déjà, les Brésiliens éprouvent des difficultés à se procurer des biens de base comme le pain ou les frijoles, ces légumineuses qui constituent la base de l’alimentation. Le gouvernement de Michel Temer, qui a succédé à Dilma Rousseff, a prévu l’implantation prochaine d’une réforme fiscale. Il est notamment question de cesser de financer les retraites avant 65 ans et de fixer un plafond salarial pour certains hauts fonctionnaires. Une période chaotique s’annonce alors que des manifestations ont réuni plus de 100 000 personnes dans les rues de São Paulo. Il règne une atmosphère de déprime. Les citoyens ne font plus confiance aux élus, et la suite ne s’annonce pas facile pour le nouveau président. Après tout, il n’a pas été élu par la population. Avant même la destitution de Dilma Rousseff, Michel Temer, alors vice-président, avait déjà fait des coupes budgétaires importantes. À titre d’exemple, le ministère de la Culture avait été aboli (pour être fusionné au ministère de l’Éducation, NDLR), et ce, sous prétexte de faire des économies (face à une véritable levée de boucliers, Temer est finalement revenu sur sa décision et a redonné l’autonomie à chacun des ministères, NDLR). Ces choix démontrent l’orientation conservatrice de ce dirigeant. Enfin, beaucoup de Brésiliens craignent un retour en arrière dans les politiques concernant la place des femmes, l’égalité entre les races ou encore le droit à l’avortement.

 

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