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La ligne SILA surveille un ennemi furtif

Le Centre d'études nordiques a déployé un impressionnant arsenal de surveillance des changements climatiques

Par : Jean Hamann
Dans les années 1950, en pleine guerre froide, le Canada et les États-Unis déployaient, aux confins nordiques de leur territoire, la ligne DEW (Distant Early Warning), un réseau de stations radars servant à sonner l’alarme advenant une incursion soviétique dans l'espace aérien américain. Depuis 20 ans, le Centre d'études nordiques (CEN) a, à son tour, mis en place un impressionnant réseau grâce auquel il est possible de guetter les allées et venues d'un ennemi furtif qui lui aussi menace de frapper d’abord sur le front nordique: les changements climatiques.
  
Le réseau SILA, qui en inuktitut signifie «climat et tout l’environnement autour de nous», comprend 75 stations météorologiques, dont les plus distantes, celles de Québec et de l’île de Ward Hunt — le point le plus septentrional du continent américain — sont séparées par 4 000 kilomètres. Grâce à un système d’acquisition automatique des données, ces stations enregistrent, à longueur d’année, des informations météorologiques classiques telles que la température de l’air, la température à la surface du sol et dans le sol, l’humidité ainsi que la direction et la vitesse des vents. D’autres stations récoltent des données plus sophistiquées comme les concentrations d’ozone et de mercure dans l’air, le rayonnement ultraviolet et même la croissance des épinettes. «Ces données aident les chercheurs du CEN dans leurs travaux et elles sont aussi une riche source d’information pour la modélisation et les prévisions du climat à l'échelle sous-régionale», explique le directeur du CEN, Warwick Vincent.
   
C’est à la faveur de projets de recherche menés au fil des ans que ce réseau s’est constitué, rappelle le professeur du Département de géographie, Michel Allard, qui en a jeté les bases à la fin des années 1980. «Entre 1987 et 1993, il y a eu un boom dans la construction d’aéroports dans les villages du Nunavik. On a profité de la machinerie sur place pour forer des trous dans lesquels nous avons installé de l’équipement pour suivre l’évolution de la profondeur du pergélisol (sol gelé en permanence). C’est à partir de là que le réseau s’est développé.»
   
Au début, le relevé des instruments est effectué par du personnel local. Entre 1994 et 2000, des réductions de subventions forcent Michel Allard et ses collègues à envisager l’automatisation de l’acquisition des données. «Il existait des appareils commerciaux qui faisaient ce travail, mais il a fallu les adapter pour qu’ils répondent à nos besoins. Entre autres, nous avons dû trouver une façon d’assurer l’alimentation électrique des stations pour des durées d’au moins six mois.»
   
Au début des années 2000, alors que les preuves d’un réchauffement climatique menaçant les infrastructures nordiques s’accumulent, le CEN obtient des fonds pour installer de nouvelles stations et pour rendre les stations existantes conformes aux normes internationales. À la demande de chercheurs du CEN travaillant dans des régions plus isolées, des stations sont ajoutées en appui aux études sur l’oie des neiges, la croissance des épinettes et les lacs de l’extrême Nord canadien. Aujourd’hui, cinq des 75 stations sont reliées à Internet et les données sont livrées directement dans les ordinateurs du CEN à Québec. Les données compilées par les autres installations doivent être relevées sur le terrain.

Un chercheur sur le terrain
Denis Sarrazin, professionnel de recherche au CEN, effectue la tournée des stations entre juin et novembre, un périple qui l’amène à parcourir environ 50 000 kilomètres par année. Par la force des choses, ce diplômé à la maîtrise en géographie est devenu un touche-à-tout capable d’installer des stations météorologiques dans des endroits qui comptent parmi les plus inhospitaliers de la planète, en utilisant au besoin des pièces récupérées dans les dépotoirs des villages nordiques, en plus de pouvoir réparer des bris d’équipement sur le pouce. «Malgré les conditions difficiles, le vandalisme occasionnel et les ours noirs qui grimpent dans les tours pour donner des taloches aux anémomètres, tout fonctionne 80 % du temps, un taux d’efficacité qui se compare avantageusement aux autres réseaux du même type», assure Michel Allard.
   
La valeur totale de l’équipement du réseau SILA atteint maintenant près de 2 millions de dollars et les frais de fonctionnement dépassent 150 000 $ par année. Ces dépenses sont assumées par les chercheurs du CEN et par des partenaires désireux d’obtenir des données météorologiques nordiques, notamment Transport Canada, Transport Québec et les ministères des Affaires municipales et de la Sécurité publique. À la demande de ses partenaires, le CEN envisage d’ajouter de l’équipement à certaines de ses stations. Il est question, entre autres, d’appareils servant à mesurer l’abondance des précipitations ainsi que de caméras automatiques. En prenant une photo par jour, pendant quelques années, il serait possible d’étudier les patrons d’enneigement et de voir les changements environnementaux se produire sous nos yeux.
   
Selon Michel Allard, le plus gros défi que doit maintenant relever le réseau SILA consiste à bien organiser et à exploiter à son plein potentiel l’imposante somme de données qu’il génère. «On parvient à trouver de l’argent pour financer les infrastructures, mais les fonds pour assurer la gestion et l’exploitation des données sont malheureusement plus rares», constate-t-il.

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