Arts

Biopsies d'un dialogue difficile

Dix-sept auteurs s’efforcent de construire des ponts entre le monde islamique et l’Occident

Par : Pascale Guéricolas
«Ce 2Ie siècle ne débute pas sous un climat favorable au dialogue, bien au contraire. Dans ce processus du dialogue entre les civilisations qui, faut-il le rappeler, est conduit par le libre arbitre de ses acteurs et non pas par une mécanique aveugle et fatale, reste-t-il un espoir auquel les hommes et les femmes de bonne volonté pourraient s’accrocher?»  Dès l’introduction du livre L’Islam et l’Occident, biopsies d’un dialogue, tout juste publié aux Presses de l’Université Laval, la table est mise. Réunis autour de trois universitaires, dont Lise Garon, professeure de communication publique au Département d’information et de communication, et Azzedine G. Mansour, longtemps chargé de cours au Département de géographie, 17 auteurs s’efforcent de construire un pont entre le monde islamique et l’Occident. Ces chercheurs, originaires d’une douzaine de pays et de cultures religieuses diverses, pour éviter de tomber dans l’ethnocentrisme, s’attaquent à trois questions. Qu’est-ce que le dialogue entre civilisations, comme fonctionne-t-il et, finalement, pourquoi va-t-il si mal?
   
En présentant  le livre lors d’une conférence publique le 23 octobre dernier, Lise Garon rappelait que l’histoire témoigne de moments de rencontre entre civilisations.  «Dès le début de l’islam, un dialogue s’est amorcé avec les Grecs et les Romains, que l’on pourrait qualifier de pères fondateurs de l’Europe», note cette spécialiste de la scène publique maghrébine. Azzedine Mansour consacre par ailleurs un chapitre de l’ouvrage à un épisode souvent occulté de l’histoire: l’expérience andalouse. Pendant plusieurs siècles, entre 755 et 1495, dans le sud de l’Espagne actuelle, juifs, musulmans et chrétiens ont vécu ensemble au sein d’un État musulman occidental. Ces quelques exemples illustrent, selon les auteurs, que les civilisations sont bien moins monolithiques et étanches qu’un certain courant de pensée le laisse entendre, en particulier depuis le 11 septembre 2001. L’Islam demeure mal connu en Occident où on le perçoit soit comme une entité géographique homogène, comme une entité culturelle unique ou encore comme une religion que tous pratiqueraient de la même façon. D’où la nécessité de relancer un dialogue qui inclurait aussi les médias.

Des médias tendancieux?
Pourtant, si l’on en juge par la recherche menée par Lise Garon sur la presse canadienne, la scène médiatique y contribue peu. La professeure a étudié le contenu des quotidiens La Presse et Toronto Star sur une période de trois ans depuis le 11 septembre 2001, une période riche, à priori, pour l’actualité portant sur les rencontres entre le monde musulman et le monde occidental. Pourtant, la chercheuse a constaté que les journaux consacraient moins de 10 % de leurs articles aux musulmans «étrangers» qui vivent au Canada. «Ces métèques de la scène publique sont pourtant au centre d’un dialogue de civilisations qui se déroule officieusement et en privé, dans la vie quotidienne entre eux et la population d’accueil», écrit-elle dans un chapitre consacré à cette question. En fait, les journaux donnent la préférence aux acteurs du «nous» occidental, accordant moins d’espace et de visibilité à l’«autre», le musulman. Cette situation peut générer des frustrations chez certains immigrants, comme l’a constaté Amra Curovac Ridjanovic. Cette chargée de cours au Département d’information et de communication d’origine bosniaque a rencontré, pour sa recherche, plusieurs familles de compatriotes qui ont trouvé refuge à Québec en 1993-1994. Plusieurs lui ont fait part de leur mécontentement devant le manque de connaissances des journalistes au sujet de la guerre en Bosnie ou devant les stéréotypes véhiculés sur les musulmans, particulièrement après le 11 septembre. À leurs yeux, ces préjugés avaient des conséquences négatives sur leur intégration dans la société d’accueil. Ces mêmes préjugés empêchent peut-être d’ailleurs les arabophones d’avoir accès à la chaîne Al-Jazira. Comme le rappelle François Demers, professeur au Département d’information et de communication, cette station ne peut émettre au Canada puisqu’il faudrait que ses distributeurs puissent s’assurer que les émissions ne contiennent pas de «propos offensants» avant même qu’elles ne soient diffusées.
   
À la lecture de plusieurs chapitres du livre, le lecteur comprendra que le fossé qui existe entre le monde islamique et le monde occidental a de nombreuses conséquences géopolitiques. Charles Moumouni, professeur au Département d’information et de communication, pointe du doigt, par exemple, les faibles investissements étrangers en Afrique, tandis que Richard Godin, professeur associé au Département des littératures, se penche sur le dialogue complaisant entre la Lybie et le Canada. Bref, la communication entre les deux ensembles semble plutôt grippée, surtout entre chefs d’État. Du coup, les trois universitaires responsables de cette publication fondent beaucoup d’espoirs sur les mouvements sociaux et les voix de touristes, d'ONG et de fonctionnaires internationaux qui se feront entendre pour «rééquilibrer un ordre mondial injuste» et tisser des liens de solidarité.


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