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Sanaaq revoit le jour dans une nouvelle édition

Plus de 60 ans après sa découverte des écrits de Mitiarjuk Nappaaluk, l'anthropologue et professeur émérite Bernard Saladin d'Anglure continue de faire rayonner cette œuvre qui l'a profondément marqué

Par : Matthieu Dessureault

L'histoire derrière la création de Sanaaq, un roman fraîchement réédité aux éditions Dépaysage, est aussi captivante que le récit lui-même. Tout commence au début des années 1950 quand un missionnaire oblat, Robert Lechat, fait appel à Mitiarjuk Nappaaluk, 22 ans, pour écrire des textes sur la vie quotidienne des Inuits au Nunavik. Celle qui ne savait ni lire ni écrire les caractères alphabétiques s'est lancée dans ce projet sans savoir qu'elle allait devenir une pionnière de la littérature.

En 1956, Bernard Saladin d'Anglure est de passage à Kuujjuaq pour étudier les pratiques des chasseurs-cueilleurs. Robert Lechat lui fait connaître le roman Sanaaq, dont il détient la première partie, écrite à la main. L'anthropologue, qui deviendra l'un des plus éminents spécialistes du monde inuit, décide de consacrer ses recherches doctorales à ce texte qui décrit avec moult détails la culture et les traditions inuites avant et après l'arrivée des Blancs.

«Quand j'ai vu le manuscrit, ça m'a tout de suite impressionné, raconte Bernard Saladin d'Anglure. J'ai dit au père Lechat que j'étais intéressé à travailler sur ce texte. Il a accepté que j'en fasse une copie, que j'ai apportée avec moi dans le village où habitait Mitiarjuk Nappaaluk. Pour moi, c'était passionnant et émouvant de la rencontrer.»

À cette époque, l'orthographe de la langue inuite n'était pas encore normalisée et l'écriture syllabique de Mitiarjuk Nappaaluk, sans ponctuation, rendait l'étude de son texte très difficile. «J'ai eu accès à une tradition orale fantastique. J'ai engagé des Inuits, dont plusieurs sont venus à l'Université Laval, pour translittérer en orthographe latine les manuscrits, ce qui m'a permis d'apprendre la langue mot à mot.»

Avril 1966. Mitiarjuk Nappaaluk lit l'un des cahiers où elle a écrit <em>Sanaaq</em>. Sur la table est posé un magnétophone. Par la fenêtre, on peut voir la banquise qui recouvre la baie à cette période de l'année.

En 1983, Mitiarjuk Nappaaluk signe un contrat d'édition et confie à Bernard Saladin d'Anglure la tâche de mettre en forme le texte. L'année suivante, l'association Inuksiutiit de l'Université Laval publie Sanaaq à partir de la translittération alphabétique réalisée par le professeur. L'ouvrage, distribué dans toutes les écoles inuites du Nord canadien, est vite épuisé. En 2002 paraît chez Stanké une première version de Sanaaq en français… elle aussi épuisée.

Ce qui nous amène en 2020. Un ancien étudiant devenu éditeur propose à l'anthropologue de réviser le texte et le lexique de Sanaaq. Amaury Levillayer est l'éditeur en France des romans de Michel Jean, Louis-Karl Picard-Sioui et de nombreux autres auteurs autochtones. Inspiré par une conférence donnée par le professeur Saladin d'Anglure, mais aussi par des livres comme Kuessipan de Naomi Fontaine, il a fondé les éditions Dépaysage pour faire rayonner la littérature autochtone dans la Francophonie. Sanaaq paraît dans la collection Talismans.

Dans cette réédition, le texte est accompagné de notes de bas de page qui permettent de mieux comprendre certains aspects du récit. Bernard Saladin d'Anglure y signe aussi un avant-propos et une postface sur le contexte de création de l'œuvre et sa rencontre avec Mitiarjuk Nappaaluk.


« Sanaaq a été une merveilleuse découverte qui m'a fait entrer dans la culture inuite et m'a permis d'avoir toutes sortes d'aventures et de mésaventures dans le Nord. J'ai risqué ma vie plusieurs fois, j'ai fait naufrage. Ces défis du Nord, les Inuits les vivent sans se plaindre. »
Bernard Saladin d'Anglure

Une passion du Nord qui ne s'étiole pas

La carrière universitaire de Bernard Saladin d'Anglure est fort impressionnante. Il est notamment le fondateur de la revue Études Inuit Studies et l'auteur de 116 publications scientifiques et une dizaine de films ethnographiques, en plus d'avoir dirigé le Département d'anthropologie et encadré de nombreux étudiants-chercheurs. On lui doit aussi la création du Congrès d'Études Inuit, dont la prochaine édition aura lieu du 19 au 22 juin à Winnipeg. Un événement qu'il ne manquera pour rien au monde.

Encore aujourd'hui, à 86 ans, Bernard Saladin d'Anglure parle du Nord avec la même passion qu'au début. «Depuis mon tout premier voyage – c'était en Laponie –, j'ai été passionné par le froid. J'aurais pu être tenté d'aller dans des pays chauds, comme certains collègues, mais ce n'était pas le cas. Dans le froid, je me sentais bien.»

Bernard Saladin d'Anglure peut se targuer d'avoir joué un rôle clé dans la promotion et la reconnaissance de la culture inuite auprès du grand public. Les retombées de ses séjours au Nunavik sont multiples: «Le Château Ramezay abrite une collection de vêtements traditionnels et d'objets que j'ai recueillis; on m'a approché pour donner le nom de Sanaaq à une rue de Montréal; un centre culturel et communautaire, qui sera inauguré sous peu, portera aussi ce nom… Toutes ces initiatives m'encouragent à développer l'intérêt pour ce peuple avec qui j'ai passé l'équivalent d'une dizaine d'années si on cumule tous mes séjours dans le Nord.»

Mitiarjuk Nappaaluk étant décédée en 2007 après avoir reçu l'Ordre du Canada, la plus haute distinction civile au pays, l'anthropologue garde de précieux souvenirs de cette auteure autodidacte. «Mitiarjuk Nappaaluk a reçu plusieurs récompenses, toujours avec modestie. Elle est devenue la première romancière inuite sans même savoir que cet art existait et sans être scolarisée. Il s'agit d'une véritable héroïne.»

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