Vie universitaire

Un philosophe à la Société royale du Canada

Claude Lafleur fait partie de la promotion 2020 de la Société royale du Canada, en compagnie des professeurs Guy Boivin, Jacques Côté et Louis-Paul Rivest

Par : Yvon Larose
Durant sa longue carrière, le professeur Claude Lafleur s’est imposé internationalement dans le champ des études médiévales, tant chez les philosophes que chez les historiens spécialisés dans les universités naissantes et l’éducation. Il s’est également imposé auprès des spécialistes du latin médiéval.
Durant sa longue carrière, le professeur Claude Lafleur s’est imposé internationalement dans le champ des études médiévales, tant chez les philosophes que chez les historiens spécialisés dans les universités naissantes et l’éducation. Il s’est également imposé auprès des spécialistes du latin médiéval.

Le 8 septembre, la Société royale du Canada, un organisme voué à la reconnaissance de l’excellence dans le savoir, la recherche et les arts, a fait connaître les noms des 87 membres de sa promotion 2020. Ces personnalités ont été élues par leurs pairs pour leurs réalisations remarquables. L’Université Laval se distingue avec quatre nominations. Ce sont, par ordre alphabétique, Guy Boivin, professeur au Département de microbiologie-infectiologie et d’immunologie, Jacques Côté, professeur au Département de biologie moléculaire, de biochimie médicale et de pathologie, Claude Lafleur, professeur à la Faculté de philosophie et Louis-Paul Rivest, professeur au Département de mathématiques et de statistique.

La philosophie, le latin et le Moyen Âge

Le professeur Lafleur a été élu dans la section Académie des arts, des lettres et des sciences humaines. Le communiqué de la Société royale du Canada présente en ces termes ses réalisations: «Claude Lafleur est un expert reconnu sur le plan international en études médiévales et en histoire de la philosophie au Moyen Âge. Ses nombreux livres et articles sur les textes didactiques latins du 13e siècle font autorité dans le domaine depuis plus de trente ans, tout comme ses autres publications où il a étudié, édité ou traduit des textes de penseurs latins de premier rang tels Boèce, Abélard, Thomas d’Aquin, Guillaume d’Ockham et Pétrarque».

«Je ne suis certes pas né latiniste ou historien de la philosophie médiévale, souligne-t-il, d’entrée de jeu, au journaliste d’ULaval nouvelles, mais mon intérêt pour ces matières remonte assez tôt dans ma vie. Dès le début du cours classique, à 13 ans, je me suis initié à la langue latine. Ce fut le commencement de la maîtrise d’un outil linguistique précieux. Je suis d’ailleurs resté meilleur latiniste qu’helléniste, l’étude du grec ancien n’ayant débuté que quelques années plus tard dans mon cas. Mon intérêt pour la philosophie en général a également commencé à l’adolescence. Je suis passé du jour au lendemain des romans d’aventures aux existentialistes! Devenu un lecteur assidu de philosophie, je suis assez vite allé vers des textes plus ardus, notamment ceux d’Heidegger. Cet intérêt pour la philosophie moderne ou contemporaine n’a jamais cessé.»

Après des études collégiales axées sur la philosophie, particulièrement la lecture exhaustive de Platon, le jeune étudiant s’envole pour la France, plus précisément à Aix-en-Provence où il fera des études de deux ans dans la même discipline. C’est à ce moment-là qu’il traverse une sorte de «crise d’incompétence». «Je me suis demandé quelle expertise j’avais comme étudiant, raconte Claude Lafleur. Contrairement à certains de mes amis, j’étais loin d’être excellent en sciences. Il m’est alors apparu que la connaissance des langues anciennes pourrait constituer un angle d’approche de la philosophie, moi qui avais étudié le latin et voulais ardemment étudier le grec ancien. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à l’Université de Montréal pour un baccalauréat et une maîtrise en études anciennes. J’ai ensuite fait mon doctorat au même endroit en sciences médiévales. Des recherches postdoctorales en philosophie médiévale ont suivi à l’Université de Toronto.»

Son mémoire de maîtrise, l’étudiant le consacre à la doctrine et à la pratique de l’amitié chez Pétrarque à partir de ses textes latins. Cet érudit du 14e siècle est l’un des premiers grands auteurs de la littérature italienne. «Ce penseur jugeait qu’il faisait de la philosophie, explique Claude Lafleur. Si je l’ai choisi, c’est pour ne pas être le dix millième à traduire Cicéron. J’ai plutôt voulu mettre en lumière les intéressants propos d’un remarquable préhumaniste sur la vertu toujours si fondamentale qu’est l’amitié. Mon travail de traduction m’a permis de faire du nouveau avec un auteur qui appartient à la période médiévale tout en préfigurant nettement la Renaissance.»

Au fil de ses études supérieures, l’un de ses professeurs lui fait entendre que traduire des textes latins en français c’est bien, mais qu’en faire l’édition critique c’est mieux. «J’ai alors compris, dit-il, que ma contribution serait encore plus originale si j’ajoutais l’édition critique.»

Sa thèse de doctorat, Claude Lafleur l’a consacrée à quatre introductions à la philosophie rédigées vers le milieu du 13e siècle et préservées dans des copies manuscrites, comme tous les textes antérieurs à l’invention de l’imprimerie. Cette recherche a par la suite fait l’objet d’un livre, dont la parution, il y a plus de trente ans, a constitué le coup d’envoi d’une longue et riche carrière d’universitaire. «Une carrière universitaire, indique-t-il, est nécessaire pour parvenir à faire avancer ces domaines très particuliers. Mes travaux ont constitué une ascèse. Il m’a fallu beaucoup d’abnégation, ainsi qu’à Joanne Carrier, mon épouse et collaboratrice de toujours.»

L’Université de Paris au 13e siècle

Au fil des ans, le professeur Lafleur s’est imposé internationalement dans le champ des études médiévales, tant chez les philosophes que chez les historiens spécialisés dans les universités naissantes et l’éducation, dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge. Il s’est également imposé auprès des spécialistes du latin médiéval, de la philologie, de la codicologie et de l’édition critique. Enfin, de très nombreuses publications en plusieurs langues chez des éditeurs prestigieux ont ponctué son parcours.

Dans le cadre de son grand programme général de recherche, Claude Lafleur a produit une étude d’ensemble et une typologie complète ainsi que la publication en passe de devenir intégrale, avec traduction annotée du latin au français, des textes didactiques, c’est-à-dire ayant une orientation pédagogique, issus de la Faculté des arts de l’Université de Paris au 13e siècle. En 1997, le chercheur proposait le terme «didascalique» pour qualifier ces textes, une expression entrée depuis dans l’usage courant des spécialistes du domaine. Ce corpus latin comprend près d’une quarantaine d’«introductions à la philosophie» et de «guides de l’étudiant», auparavant presque tous inédits, que le professeur a édités de façon critique avec introduction, version française, annotations et index. Dans ce travail, il a mis en lumière, de manière perspicace, la triple fonction que ces précieux textes ont remplie: pratique, théorique et idéologique. «L’aspect idéologique, explique-t-il, consistait à faire l’apologie de la rationalité et à remettre en cause, au moins implicitement avant la radicalisation des années 1260, le rôle annexe, voire ancillaire, de la philosophie jusqu’alors traditionnel dans l’Occident chrétien.»

Au 13e siècle, l’Université de Paris avait la réputation d’être la grande université internationale à une époque considérée comme le siècle d’or de la scolastique. On y enseignait, entre autres, les traités sur la logique d’Aristote en versions latines. «On gagne beaucoup à voir comment les textes grecs au départ ont été étudiés en diverses traductions au fil des siècles, soutient Claude Lafleur. Cette connexion est extrêmement importante pour moi. Ce que j’aime beaucoup avec les textes didactiques que j’ai étudiés, c’est que l’on est au début de l’institution universitaire. Face à des textes vieux en fait de plus de mille ans, comme ceux d’Aristote, mais qui n’étaient pas encore intégralement entrés dans l’usage scolaire en métaphysique, en philosophie naturelle, en éthique, en politique et même en “nouvelle logique”, l’Occident devient plus hardi grâce à l’université et part à la conquête de tous ces pans oubliés du passé, tellement vastes que l’on pourrait passer plusieurs vies à étudier la redécouverte de ces corpus.»

Parmi les grands penseurs médiévaux dont les textes ont été étudiés, édités et traduits par le professeur Lafleur, ce dernier s’est penché sur un commentaire dans lequel Thomas d’Aquin traite notamment de la division des sciences spéculatives et du rapport entre la foi, la raison et la religion. «J’ai eu en outre, dit-il, un grand plaisir intellectuel à publier sur des auteurs tels Boèce et sa théorie du sujet unique, Abélard et sa doctrine de la triple signification, Ockham et son traitement des universaux ou de la nature du concept, sans parler de Pétrarque et sa doctrine de l’amitié inséparable de sa pratique.»

À un an de la retraite, Claude Lafleur souhaite pouvoir se consacrer encore plus pleinement à ses recherches pendant de nombreuses années, en particulier pour enfin faire paraître l’édition critique définitive et la traduction commentée du célèbre Guide de l’étudiant parisien du manuscrit Ripoll 109, le plus important texte didascalique du 13e siècle, dont il a déjà fourni une édition provisoire en 1992 et publié les actes d’un colloque international à son sujet en 1997.

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