Vie universitaire

Trois questions à Kamel Béji

Sur la crise financière

Les effets de la tourmente financière que vivent actuellement les États-Unis, et du problématique plan de sauvetage de 700 milliards de dollars envisagé pour sauver les meubles n’ont pas fini d'avoir des répercussions sur l’économie mondiale. Pour l’économiste Kamel Béji, professeur au Département des relations industrielles, la crise actuelle illustre la faillite d’un système financier déréglementé. En février denier, il signait le Manifeste pour une autre vision de l’économie en compagnie d’une centaine d’autres économistes, dont trois de l’Université Laval: Frédéric Hanin, Sylvie Morel et Guy Debailleul. Un document qui recommandait que l’économie se mette au service de la société, et non le contraire. 

Q Comment faut-il analyser les faillites en cascades dans le secteur financier américain? Les bases du capitalisme financier sont-elles gangrenées?


R Tout à fait. Contrairement à ce qu’on dit dans la presse, il ne s’agit pas seulement d’une dérive du système financier. On a dérégulé complètement ce marché. Les accords de Bâle 2, par exemple, ont permis de transformer des créances hypothécaires en titres, d’en faire des produits dérivés pour faire le plus de profits possible, sans aucun contrôle. Ce qui se passe actuellement n’est pas un accident, mais cela touche le fonctionnement même du système financier. Cette crise est née d’un manque de contrôle, d’un manque de régulation et surtout d’un manque de transparence. L’investisseur institutionnel, le petit ménage, ne savait pas où se trouvait son argent. Même si cela fait huit mois qu’on parle de la crise et qu’on se demande qui en est responsable, on n’a pas plus d’information là-dessus aujourd’hui.

Q Pensez-vous que le plan de 700 milliards de dollars que propose la réserve fédérale américaine puisse remettre l’économie américaine à flot?

R  Sept cents milliards de dollars pour rassurer les marchés financiers, c’est encore une solution à court terme. Cela va surtout remettre les banques à flot sans changer les institutions en profondeur. Plusieurs banques sont responsables de la crise, mais qui va payer? Les contribuables, les employés qui vont être licenciés en raison d’une stagnation de la croissance. Les ménages ne partagent pas les profits des banques, mais lorsqu’elles font des pertes, ils doivent payer. Au fond, le plan ressemble à une solution schizophrénique. Les grandes institutions financières comme le FMI ou la Banque mondiale refusent que l’État intervienne pour laisser jouer le libre marché, lancer des produits dérivés, innover dans le système financier. Par contre, lorsque la chute arrive, l’État doit payer. C’est un double discours qui ne fonctionne pas.

Q Cette crise annonce-t-elle donc une reprise en main de l’économie par l’État?

R Il ne s’agit pas d’aller vers un État planificateur, mais vers un État qui participe à la réglementation et à la régulation du système financier. En Europe, par exemple, on a lancé l’idée de la mise en place d’un pôle financier public. Il ne serait pas là juste pour faire de la police financière, mais aussi pour orienter la politique financière vers des projets productifs, créateurs d’emplois, qui tiennent compte des contraintes environnementales, plutôt que de chercher le maximum de rendement à court terme. Il y a urgence de se libérer de cette dictature du capitalisme financier. Il faut remettre en cause sa logique profonde et changer les priorités, rechercher un capitalisme raisonnable. On doit innover en faisant participer davantage les investisseurs institutionnels, les ménages aux décisions des conseils d’entreprise. Il y a même des propositions pour des taux de crédit sélectif selon la finalité du projet. Le taux varie si le projet touche, par exemple, l’environnement durable, l’éducation, la santé, plutôt que de se baser sur le rendement. Cela peut sembler utopique, mais le bilan de la crise actuelle plaide pourtant pour ce genre de propositions. Chaque fois qu’on pense faire des gains énormes à court terme, voilà ce qui arrive. Il faut donc réformer en profondeur les institutions.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas


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