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Les mobiles du crime

À travers leurs récits de vie, des adolescents tenus responsables d’agressions sexuelles expriment leur mal-être existentiel  

Par : Renée Larochelle
Un jeune de 15 ans qui caresse les seins d’une fillette de 11 ans dans l’autobus scolaire. Un ado de 13 ans qui fait des attouchements à sa petite sœur en lui donnant son bain, un autre qui isole un petit garçon du reste du groupe d’enfants pour le masturber ou le violer. Voilà autant d’exemples d’agressions sexuelles perpétrées par des adolescents. Comment expliquer que certains ados arrivent à commettre un acte qui se classe parmi les délits les plus réprouvés par la population, avec le meurtre et les voies de fait? C’est ce qu’examine Bruno Sioui, dans sa thèse de doctorat intitulée Trajectoires de vie d’adolescents tenus responsables d’abus sexuel. «La réponse à cette question n’est pas simple, explique le chercheur, mais on peut cependant dire que ces ados ont des rapports sociaux tendus, qu’ils vivent repliés sur eux-mêmes et que, bien souvent, ils sont reliés ni au monde des adultes ni à celui des enfants.»

Aux fins de cette étude, supervisée par Michel Dorais, professeur à l’École de service social, Bruno Sioui a rencontré 15 garçons âgés de 13 à 19 fréquentant une clinique spécialisée en troubles sexuels pour mineurs rattachée à un centre hospitalier de la région de Québec. La plupart de ces garçons avaient vécu dans un contexte difficile marqué par la séparation des parents, de fréquents changements de domicile, des méthodes d’éducation inconstantes, la perte de leur statut dans la famille en raison de l’arrivée d’un autre enfant et l’exclusion des autres jeunes à cause de problèmes de comportement, pour ne citer que ces exemples. Parce qu’il se sent victime d’injustice, il peut arriver que l’ado décide de régler ses comptes en agressant sexuellement le petit voisin, la petite sœur ou cet enfant dans le parc qui semble tellement plus heureux que lui. D’autres jeunes ressentent un tel vide dans leur vie qu’ils tentent un coup d’audace, l’agression sexuelle étant un moyen d’attirer l’attention, de montrer qu’ils existent. Incapables d’avoir des relations normales avec des jeunes de leur âge, ayant parfois été agressés eux-mêmes dans le passé, certains vont chercher une échappatoire avec des plus jeunes vivant dans leur entourage immédiat ou rencontrés dans des lieux publics.

Libérer l’angoisse
«Il s’en trouve également qui ont commis des agressions sexuelles pour en tirer un plaisir compensateur, comme s’ils voulaient libérer des tensions accumulées dans un cadre de vie routinier où ils étaient peu reconnus et peu valorisés, dit Bruno Sioui. En fait, bien des garçons n’arrivent pas à distinguer ce qui est interdit ou pas. Même en ayant pris conscience de la portée de leur geste, des répondants m’ont dit qu’ils n’avaient pu s’arrêter, dans une volonté d’explorer leur sexualité jusqu’au bout avec leur victime et de garder le contrôle sur elle. Ceux qui ont été eux-mêmes agressés dans le passé sont soulagés d’échapper au rôle de la victime et ont un sentiment de grande puissance.» Un jeune peut aussi agresser sexuellement un enfant sans raison apparente de prime abord, rapporte Bruno Sioui. C’est le cas de l’ado qui a connu un départ difficile dans la vie, qui a vécu une période d’accalmie, mais qui demeure aux aguets, anxieux. Le plaisir obtenu lors de l’agression sexuelle lui permet alors de contrôler son angoisse.

Selon Bruno Sioui, les ados tenus responsables d’agressions sexuelles ne doivent pas être stigmatisés socialement et regardés comme des récidivistes, mais bien aidés et appuyés. Ces jeunes craignent beaucoup d’être étiquetés comme des agresseurs sexuels. «Rien ne sert de pousser dans la marge des jeunes qui n’ont pas encore terminé leur développement, souligne à ce sujet le chercheur. D’où l’importance d’une bonne éducation sexuelle, à l’école comme à la maison, et du soutien des proches». «Une approche thérapeutique positive et non punitive misant sur les forces du jeune et favorisant la création de nouveaux liens sociaux est aussi à privilégier, indique-t-il. Considérant que très peu de ces jeunes vont récidiver, il faut leur donner une chance de se reprendre. Lors des entrevues que j’ai faites avec les jeunes, certains m’ont d’ailleurs révélé qu’ils ne se comprenaient pas eux-mêmes et qu’ils espéraient que cette recherche les y aiderait.»

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