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La belle ou la bête?

La salicaire ne mérite pas sa réputation de cruelle envahisseuse, estime le biologiste Claude Lavoie

Par : Jean Hamann
Un habitat humide du Saint-Laurent envahi par la salicaire en l'an 2000. Ces invasions spectaculaires sont maintenant moins fréquentes le long du fleuve.
Un habitat humide du Saint-Laurent envahi par la salicaire en l'an 2000. Ces invasions spectaculaires sont maintenant moins fréquentes le long du fleuve.
«Une espèce coupable de crimes contre l'environnement. Une plante qui tue plus de 400 000 hectares d'habitats humides chaque année en Amérique du Nord. La seule espèce vivante à des milles à la ronde. Une plante qui ne fait pas de prisonniers. La bête derrière la belle. Une terroriste. Une barbare» Voilà quelques-uns des termes employés dans les médias pour décrire la salicaire, une plante exotique considérée comme l'une des pires menaces qui pèsent sur les habitats humides aux États-Unis et au Canada. Cette réputation lui vaut d'ailleurs le deuxième rang dans la liste des espèces envahissantes au Canada alors qu'aux États-Unis, 32 états l'ont déclarée espèce nuisible. L'acte d'accusation est simple: elle transformerait les habitats humides en monocultures qui chassent les plantes indigènes et appauvrissent les habitats fauniques.

Pourtant, cette plante, arrivée en Amérique du Nord vers les années 1830, a mené une vie tranquille, loin des projecteurs, jusqu'à la fin des années 1980. Que s'est-il donc produit pour qu'après 150 ans de coexistence pacifique avec les plantes indigènes une guerre sans merci soit déclarée à cette espèce? C'est à cette question que répond Claude Lavoie, professeur à l'École supérieure d'aménagement du territoire et de développement régional et membre du Centre de recherche en aménagement et développement, au terme d'une longue enquête qui l'a contraint à lire 907 articles de journaux et 38 articles scientifiques consacrés aux impacts écologiques de cette espèce.
   
Son analyse, qui vient de paraître dans l'édition en ligne de la revue scientifique Biological Invasions, jette un pavé dans la mare des habitats humides: l'image publique de la salicaire et les crimes dont on l'accuse ne collent pas aux faits. «Certaines espèces indigènes peuvent souffrir de la présence de la salicaire, mais il est exagéré de dire qu'elle a causé la disparition d'autres espèces ou qu'elle a un impact négatif important sur les habitats humides», conclut Claude Lavoie. Selon le chercheur, c'est un rapport de la United States Fish and Wildlife Service, publié en 1987, qui a parti le bal de la diffamation. Ce rapport dresse une longue liste des méfaits attribués à la salicaire, sans toutefois appuyer ses assertions sur des preuves scientifiques. «Par la suite, des campagnes d'information visant à sensibiliser la population aux dangers que pose cette plante et des campagnes de lutte biologique ont été entreprises d'un océan à l'autre, rapporte le chercheur. On a introduit trois espèces d'insectes européens qui se nourrissent de la salicaire dans l'espoir d'en limiter la prolifération.»

De l'argent à l'eau?
Après la publication du rapport américain, les médias commencent à s'intéresser à cette espèce et le ton des reportages est résolument alarmiste, a révélé son enquête. Pendant ce temps, les études scientifiques qui rapportent peu ou pas d'impacts de la salicaire passent sous le radar des journalistes; une plante exotique qui cache derrière sa beauté des intentions diaboliques fait évidemment de la bien meilleure copie. «Contrairement aux chercheurs dont les études concluaient à l'absence d'impacts importants, les spécialistes du contrôle biologique ont bien vendu leur message aux médias» ajoute Claude Lavoie.
  
Même si aucune preuve scientifique ne permet de soutenir que la salicaire tue des habitats humides ou qu'elle crée des déserts biologiques, le chercheur ne prétend pas pour autant qu'elle n'a aucun impact. «Le principe de précaution doit s'appliquer dans le cas des plantes envahissantes, reconnaît-il, mais il vaut davantage pour les espèces dont l'introduction est récente que pour celles qui sont installées ici depuis plus d'un siècle. Si la salicaire causait des dommages spectaculaires, nous aurions dû le constater dans les 34 800 hectares d'habitats humides qui bordent le Saint-Laurent.»
  
En raison de sa réputation, la salicaire draine des ressources démesurées par rapport à l'ampleur réelle des problèmes qu'elle cause, croit le professeur Lavoie. «Cette plante s'installe souvent dans des milieux qui ont été perturbés par l'activité humaine. Plutôt que d'investir des ressources et de l'énergie à l'éradication de la salicaire, on devrait concentrer les efforts vers une meilleure protection des habitats humides.»

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