Vie universitaire

Une journaliste qui n’a pas froid aux yeux

Animée par son grand intérêt pour la justice sociale, Brigitte Noël n’hésite pas enquêter et à lever le voile sur des sujets troubles et épineux.

Par : Brigitte Trudel

Destruction environnementale, emprisonnements, soupçons de torture et de persécution, allégations de corruption: ces enjeux sont au cœur du plus récent reportage de la journaliste Brigitte Noël. Produit pour le Bureau d'enquête de Québecor, Kumtor raconte la controverse entourant les activités de la mine d’or du même nom exploitée par la compagnie canadienne Centerra Gold au Kirghizistan, en Asie centrale.

Savoir prendre des risques

Invitée par la professeure Colette Brin à faire une présentation virtuelle dans le cadre d’un séminaire de maîtrise portant sur problèmes contemporains du journalisme international, Brigitte Noël a entretenu les étudiants de son métier, livrant au passage des détails de la production téméraire de Kumtor.

Brigitte Noël au Kirghizistan lors du tournage du documentaire <em>Kumtor.</em> Selon la journaliste, être tenace, ne pas se contenter d’un refus, savoir prendre des risques, même défoncer des portes, voilà une série d’attitudes qui aident à faire sa place dans le métier.

«Toute une aventure!», a lancé celle que cette histoire, dont elle avait eu vent par un collègue, hantait depuis 2014. «Des journalistes d’autres pays avaient tenté de la raconter avant nous, mais ils avaient été fouillés, traqués et menacés et leur matériel, confisqué». Elle admet que son séjour au Kirghizistan en mai 2019 s’est révélé éprouvant. Une semaine d’entrevues en enfilades, très peu d’heures de sommeil, sans compter la prise de risques. «On travaillait avec zéro marge d’erreur. Les réalités là-bas, notamment en ce qui concerne les autorités, ne nous étaient pas familières comme celles d’ici. Mais je le referais n‘importe quand.»

Les auditeurs de cette passionnée de l’information ont été à même de constater la somme de travail nécessaire en amont de ce genre de reportage. Derrière les quelque 50 minutes que dure le documentaire logent cinq années de préparation minutieuse. Recherche, contacts à établir, rassemblement du matériel, sans compter la recherche de financement. «Malgré que j’aie pu compter sur le soutien de mon employeur du moment, mener ce projet n‘aurait pas été possible sans le Fonds québécois en journalisme international», estime Brigitte Noël.

Malgré la pertinence de traiter de ce genre de sujet, le volet international demeure malheureusement le parent pauvre de la couverture de presse au Québec, a souligné au passage la professeure Colette Brin.

Un impressionnant bagage

Si Brigitte Noël en était à sa première enquête journalistique sur le plan international avec Kumtor, elle n’en compte pas moins une solide feuille de route en matière d’enjeux complexes fouillés au Québec et au Canada. Depuis ses débuts dans le métier, il y a une dizaine d’années, elle a touché à des sujets tels les narcotrafiquants, les réalités autochtones et l’exploitation des travailleuses étrangères. En 2017, elle a reçu le prix Judith-Jasmin de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec pour son portrait du groupe La Meute, qu’elle avait infiltré pour la cause. En 2019, elle a remporté un prix Gémeaux pour son reportage sur des thérapies de réorientation sexuelle controversées qui ont cours dans la province.  

En plus d’être récompensé, ce dernier reportage a eu des répercussions sur le plan politique. Après le gouvernement de Justin Trudeau en mars, c’était au tour du gouvernement Legault, la semaine dernière, de se pencher sur un projet de loi qui interdirait ce genre de pratique.

Dans le cas de Kumtor, par contre, Brigitte Noël avoue qu’il n’a pas eu la portée espérée. «La sortie officielle du reportage a eu lieu le 16 mars dernier dans les débuts du confinement lié à la pandémie et cela fait sans doute partie de l’explication, note-t-elle. Pourtant, on y révèle que des militants antimines ont été torturés et emprisonnés. Que les activités minières sont une menace réelle sur les réserves d’eau potable de la population là-bas, mais le gouvernement canadien ne fait toujours rien. Que cela ait eu si peu d’écho jusqu’à maintenant, c’est un peu une déception.»

La mine d'or Kumtor est un site d'extraction à ciel ouvert installé dans des glaciers actifs situés dans les montagnes du Tian Shan, à plus de 4000 mètres d'altitude. Depuis son ouverture dans les années 1990, 114 millions de tonnes de glace, source d’eau potable pour les habitants de ce pays enclavé, ont disparu.

Cela dit, il ne faut pas déployer nos efforts dans l’attente de ce genre de résultats, précise la journaliste, qui dit tirer déjà une grande motivation à l’idée de contribuer aux causes qui méritent d’être portées au grand jour par la conscientisation. Également en donnant une voix à des gens heurtés, aux prises avec des situations de vie pénibles et qu’on n’entendrait pas autrement.  

Un milieu stimulant

Flattée d’avoir été approchée pour partager son expérience en classe, Brigitte Noël trouvait cet exercice nécessaire. «Durant nos études, l’image qu’on reçoit du métier peut parfois nous décourager. S’ajoute à cela la crise de confiance envers les médias. J’avais envie de faire voir aux étudiants l’autre versant de la réalité. C’est vrai, le milieu du journalisme n‘est pas sans difficulté, mais c’est un milieu très stimulant où il est possible de faire sa place. Si je peux aider ou inspirer quelqu’un…»

Au nombre des conseils donnés à l’occasion de sa présentation, Brigitte Noël a souligné l’importance en tant que journaliste de nourrir ses contacts et de les protéger. «Chaque projet journalistique amène son réseau de sources. Il est essentiel de maintenir ce réseau. Gardez de bons liens, un bon carnet d’adresses, bien documenté, bien étiqueté.» Au chapitre des pistes à retenir, il y a aussi les modèles. «Trouvez des articles, des reportages qui vous inspirent; contactez ceux et celles qui les ont réalisés. Bref, osez réseauter.»

Quant à son propre avenir, Brigitte Noël fait partie depuis cet été de l’équipe de l’émission Enquête de Radio-Canada. Ce nouveau défi professionnel, dit-elle, lui offre une posture idéale pour continuer à fouiller des dossiers délicats, là où la vérité, faute de transparence, peine à être révélée au grand jour.

Le documentaire Kumtor est disponible par abonnement sur Club Illico.

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