Vie universitaire

Le diable aux vaches

Quand il s’agit de baptiser leurs fromages, les Québécois ne donnent pas leur place

Par : Renée Larochelle
C’est bien connu: la France est le pays des fromages par excellence. Si l’histoire du fromage en France date de très longtemps et qu’il est possible d’y goûter un fromage différent tous les jours de l’année, il n’en est pas de même pour le Québec, où l’engouement pour ce produit, tant pour sa fabrication que pour sa consommation, ne remonte qu’à deux ou trois décennies. Cet intérêt tardif n’a toutefois pas empêché les Québécois de faire preuve d’une grande créativité dans l’appellation de leurs fromages. Ils dépasseraient même à ce chapitre leurs cousins français qui se montreraient plus conservateurs. C’est le constat que fait Marcia Gendron dans son mémoire de maîtrise en linguistique dirigé par Jean-Claude Boulanger, ayant pour titre Des fromages et des noms. Étude lexicologique et lexicographique de cent appellations de fromages français et québécois. Après avoir scruté à la loupe ces «fromagismes», dont la moitié provient de France et l’autre du Québec, Marcia Gendron est encore sous le charme de ces noms parfois poétiques, souvent drôles, créés sur mesure pour fondre dans la bouche.  

Des mots et des odeurs
«Les Québécois utilisent très souvent des appellations imagées et fantaisistes faisant référence à leur passé, dit la linguiste. Si plusieurs réfèrent à la religion (Ange cornu, Diable aux Vaches, Bouq’émissaire, Doux péché, Duo du Paradis, Saint-Honoré, Capri…Cieux), d’autres rappellent une thématique reliée à l’histoire d’une région du Québec. C’est le cas du Foin d’odeur, une herbe aromatique qui pousse à l’état sauvage dans les vallons de Sainte-Hélène-de-Chester dans les Bois-Francs.» Par ailleurs, d’autres appellations s’avèrent des créations pour le moins originales comme le Sieur Corbeau des Laurentides, qui, en plus de mentionner la région d’appartenance du fromage, fait allusion à la fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard. Sans parler des constructions faites à partir de mots-valises comme Fredondaine (créé à partir des mots «fredonner» et «bedondaine»), Grubec («gruyère» et «Québec») et Buchevrette («bûche», d’après la forme cylindrique du fromage et «chevrette»).

Certaines appellations nous renseignent sur le type de pâte ou de lait avec lequel le produit est fabriqué, souligne Marcia Gendron, comme Ciel de Charlevoix et Soupçon de bleu, dont les noms indiquent clairement qu’on a affaire à une pâte persillée. Enfin, plusieurs noms font directement référence à des lieux géographiques, dont Délice des Appalaches, Cantonnier de Warwick, Rougette de Bringham, Sir Laurier d’Arthabaska et Vacherin de Châteauguay, pour ne citer que ces exemples. Fait à noter, plusieurs noms de fromages québécois sont construits avec un terme générique suivi du nom de l’entreprise fromagère comme le Cheddar Perron, le Camembert Cayer ou le Parmesan l’Ancêtre.

En France, on est un peu plus conservateur, rapporte Marcia Gendron. Ainsi, les fromages portent souvent le nom de leur lieu d’origine avec les Beaufort, Brie, Camembert, Cantal, Fontainebleau, Géromé, Gex, Laguiole, Langres, Livarot et Munster. Si certains témoignent des personnalités (Fromage fort savoyard, Puant et Vieux Boulogne), d’autres annoncent leurs couleurs (Gris de Lille, Cendré de la Beauce, Bleu d’Auvergne). D’autres encore parlent de leur mode de conservation (Fromage au foin), de leur goût relevé (Tomette aux herbes) ou de l’animal qui a fourni le lait (Vacherin du haut Doubs). Le nom des fromages contient parfois des indices sur la forme de l’aliment, comme Pavé blésois, Bouton de Culotte, Tour Eiffel et Crottin de Chavignol. Mais quels que soient son appellation et son pays d’origine, le fromage fait bien ce qu’il a à faire: combler le palais des gourmands.  

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