
On a tous besoin d’histoires. C’est le titre, on ne peut plus juste, d’un manifeste qui sera lancé le 23 novembre au Salon du livre de Montréal. Ce document, cosigné par de nombreux auteurs et organismes du milieu littéraire, réunit une série de propositions pour faire de la lecture chez les jeunes une priorité au Québec. Il est destiné aux politiciens, aux éducateurs, aux enseignants, aux libraires, aux bibliothécaires, aux parents, bref à tous ceux qui ont un rôle à jouer en la matière.
Brigitte Carrier, chargée de cours en littérature jeunesse à la Faculté des sciences de l’éducation et responsable du site Sentiers littéraires, contribue activement à la promotion et à la diffusion du manifeste dans son réseau. «L’initiative tombe à point nommé. Il y a encore du chemin à faire pour que la littérature devienne une habitude culturelle et pas seulement un outil pour soutenir l’apprentissage de la lecture dans les écoles. Marie Barguirdjian, à l’origine du projet, a trouvé le ton juste pour aborder la question. Les arguments du manifeste sont touchants, convaincants et profondément humains.»
Alors, pourquoi a-t-on besoin d’histoires? Brigitte Carrier a plus d’une réponse à offrir. «Il a été prouvé que les enfants qui baignent dans la lecture développent une sensibilité aux mots et une capacité à décoder finement le sens d’un texte ou d’une expression. Ils peuvent lire entre les lignes, sont plus perspicaces. Avec la littérature, les enfants tirent un apprentissage pas forcément d’ordre scolaire qui facilite leur entrée dans le monde de l’écrit, du vocabulaire et de l’expression de la pensée.»
Autre bonne raison de lire des histoires à son enfant, la littérature permet d’aborder avec lui des sujets parfois abstraits. «Les livres sont une jonction de dialogue entre l’adulte et l’enfant. Ils donnent une voix aux enfants. Il est plus facile de parler de la peur quand ce sentiment est vécu par une souris. Les enfants se reconnaissent dans ce que vivent les personnages, que ce soit sur les plans affectif, de la socialisation, de la maturité ou de la culturation.»
Au Québec, plus de 700 nouveaux livres sont publiés chaque année dans le secteur jeunesse. Devant cette abondance, comment faire des choix judicieux? À l’Université Laval, il existe une ressource fort utile. Il s’agit du site Sentiers littéraires, qui présente une sélection de près de 2000 livres pour les 0 à 12 ans. Ces œuvres ont été choisies sur la base de plusieurs critères, dont la richesse des textes, la recherche entourant le sujet et la qualité des illustrations. Pour chaque titre retenu, on trouve une fiche avec un extrait du livre, son résumé ainsi que des commentaires d’experts. Bonne nouvelle: toutes ces œuvres se trouvent dans la collection de la Didacthèque, au 4e étage de la Bibliothèque.
Les dernières trouvailles des Sentiers littéraires
À notre demande, Brigitte Carrier a ciblé trois livres inspirants qui répondent aux critères des Sentiers littéraires.
Cerfeuil (éditions Le Lièvre de Mars), de Ludwig Bemelmans
À partir de 3 ans
Conte oublié de Bemelmans, Cerfeuil avait d’abord été publié en 1953 dans un journal sous le titre The Old Stag and the Tree. En 1955, l’histoire a paru chez Harper & Brothers, sous forme de livre cette fois. Le Lièvre de Mars, spécialisé dans la réédition de livres illustrés, vient de publier la première version en français.
L’histoire est celle d’un cerf majestueux, dont l’amitié avec un vieil arbre tordu sera compromise par l’arrivée d’un chasseur. Apercevant le cervidé au travers de ses jumelles, il décide de s’appuyer sur l’arbre pour le tenir en joue. Pour sauver son ami, le conifère pose alors un geste qui empêchera l’homme de commettre l’irréparable.
Empreint d’une morale écologiste, ce récit réunit des textes simples qui feront réfléchir l’enfant sur l'importance de la faune et de la flore. On y trouve de belles illustrations réalisées à l'encre et à l'aquarelle. «Cerfeuil est un album qui nous a beaucoup touché. Le développement durable et la protection de l’environnement sont des thèmes importants pour les Sentiers littéraires. Ce livre permet aux éducateurs, aux enseignants et aux parents de voir que ces enjeux ne datent pas d’hier. L’histoire, magnifique, est apportée tout en douceur et laisse une place aux réflexions de l’enfant», souligne Brigitte Carrier.
— Extrait, Cerfeuil
Bagages, mon histoire (Éditions de la bagnole), œuvre collective
À partir de 9 ans
Superbe livre d’art signé Rogé, Bagages, mon histoire porte sur le thème de l’immigration. Pour ce projet, on a fait appel à 15 jeunes immigrants, qui racontent leur expérience. D’un côté, sur les pages de gauche, on trouve leurs poèmes. De l’autre, sur les pages de droite, figurent des portraits à l’huile réalisés par Rogé.
Cet album trouve son origine dans des ateliers d’écriture donnés par l’auteur Simon Boulerice aux nouveaux arrivants de l’école secondaire Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont. De ce projet sont nés un spectacle et un film. C’est ainsi que l’auteure Kim Thúy, bouleversée par la force et la sensibilité de ces jeunes, a mis en relation Rogé et Simon Boulerice.
«Ce livre présente de la poésie, relativement enfantine, mais énormément travaillé, qui révèle extrêmement bien la surprise, l’étonnement, la joie et la déstabilisation que ces enfants ont vécu à leur arrivée au Québec, que ce soit par rapport à nos saisons, nos aliments, etc. C’est un grand album à découvrir», affirme Brigitte Carrier.
— Extrait, Bagages, mon histoire
Maman veut partir (Leméac), de Jonathan Bécotte
À partir de 10 ans
Sous forme de poèmes, cet ouvrage aborde un sujet délicat, celui de la détresse psychologique. Avec candeur et mélancolie, un garçon raconte les moments passés avec sa famille, en particulier avec sa mère, déchirée entre son amour pour son fils et sa relation conjugale malheureuse. Le tout prend une tournure inattendue vers la fin.
Entre autres qualités, Brigitte Carrier souligne la jolie plume de Jonathan Bécotte, qui suscite la réflexion sans tomber dans l’infantilisation de son jeune public. «Le ton de l’auteur est très fin. L’œuvre est écrite en poésie, avec la perspective de l’enfant qui observe ses parents.»
— Extrait, Maman veut partir