Société

Tu seras un homme, mon fils

La peur d’un retour des stéréotypes sexistes entraîne-t-elle un «moumounisation sociale» des garçons?

Par : Pascale Guéricolas
Le suicide, le décrochage scolaire, l’itinérance et la criminalité se conjuguent tellement au masculin selon les statistiques qu’on en vient presque à les considérer comme des synonymes de la masculinité. La virilité trop affirmée n’a pas bonne presse d’ailleurs, surtout à l’école, où les garçons trop énergiques sont pointés du doigt. Pourtant, comme l’ont souligné lors d’un atelier du troisième Forum québécois sur les réalités masculines qui s’est  tenu pendant trois jours sur le campus, Richard Cloutier, professeur émérite associé à l’École de psychologie, et Jean Désy, chargé de cours à la Faculté de médecine, la société a tout intérêt à valoriser les spécificités masculines. À trop tomber dans la «moumounisation sociale», comme le dit le médecin-écrivain, la crise d’identité devient presque inévitable. Dans le Nord, qu’il fréquente depuis deux décennies, les jeunes Inuits souffrent d’un cruel manque de référence au masculin, eux dont les ancêtres transportaient des phoques de 800 kilos sur des dizaines de kilomètres. Et la situation n’est guère plus reluisante au sud où les hommes peinent à exprimer leur virilité dans des milieux de plus en plus disciplinés et conformistes.

Pourquoi cette crainte de valoriser les spécificités masculines? En partie pour ne pas nuire à l’émancipation des femmes, selon Richard Cloutier. «On a peur de revenir à des stéréotypes sexistes», souligne le psychologue. Selon lui, cet univers trop androgyne nie la réalité biologique des différences entre hommes et femmes. Partout, à la garderie, à l’école, l’on ne cesse de demander aux garçons d’attendre leur tour, de se taire. «Cela représente un coût énorme, souligne le psychologue, car la mobilisation des garçons dans l’apprentissage de la vie est moins réussie.» Les élèves masculins ne manquent pourtant pas de qualités, comme l’a souligné Jean Désy, qui enseigne à de petits groupes de futurs médecins. Pêle-mêle, il cite leur sens du jeu qui leur permet de jongler avec des concepts, leur humour bien utile pour détendre les situations de souffrance, leur capacité aussi à tourner les coins ronds et à accepter qu’un patient ne réponde pas exactement aux exigences de son soignant.

Pour mieux aider les hommes à prendre leur place, les nostalgiques d’un monde masculin fort dénoncent la place qu’occupent les femmes dans la société moderne. Un non-sens, pour Richard Cloutier. «Il ne faut pas dire aux femmes qu’elles sont trop nombreuses, il faut plus de gars», soutient le psychologue en citant la prédominance féminine dans certaines facultés. Pour y arriver, il faudrait peut-être disposer davantage de modèles masculins auxquels les jeunes garçons s’identifieraient, ont suggéré les participants du même atelier. Et également s’organiser en réseau, se concerter pour aider efficacement les hommes à définir leur nouvelle identité.

Des exemples de l’étranger
Cette force de la communauté fait d’ailleurs partie des recettes gagnantes dans plusieurs pays confrontés à ces questions de sexe, selon un autre conférencier invité, Gilles Tremblay. Ce professeur à l’École de service social a parcouru une quinzaine de nations en un an pour brosser une étude sur l’état de santé des hommes à travers le monde. Il cite l’exemple du gouvernement australien qui a massivement investi dans la santé au masculin il y a quelques années. Mensline, une ligne d’écoute dotée de 120 professionnels, vient en aide spécifiquement aux  hommes en souffrance, tandis que les retraités ou les hommes handicapés peuvent se retrouver avec Menshed, alors que des bricoleurs se réunissent et réalisent de petits travaux dans un quartier. Autre exemple d’implication communautaire: au Cambodge, des groupes d’hommes et de femmes se réunissent dans leur village pour parler ouvertement de violence conjugale. «Deux ou trois femmes assistent à la discussion entre hommes, puis elles vont rapporter les propos à leur groupe féminin, explique le conférencier. L’idée, c’est qu’il faut améliorer la santé de la famille plutôt que de faire preuve de rivalité.» Une piste peut-être à explorer au Québec où les groupes de défense des hommes et des femmes semblent plus antagoniques que coopérants.

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