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Notre maître le passé?

Une enquête pancanadienne révèle que les Québécois francophones s’intéressent significativement moins à l’histoire que les Canadiens des autres provinces

Par : Yvon Larose
Benjamin West, La mort du général Wolfe devant Québec, 1770, Galerie nationale du Canada, Ottawa.
Benjamin West, La mort du général Wolfe devant Québec, 1770, Galerie nationale du Canada, Ottawa.
L’identité collective des Québécois francophones s’appuie, dit-on, sur la référence au passé. Après tout, la devise de la province n’est-elle pas «Je me souviens»? Or, dans un article scientifique à paraître, Jocelyn Létourneau, du Département d’histoire, et son confrère David Northrup, de l’Université York, remettent en question cette affirmation. Selon les chercheurs, les Canadiens des autres provinces, davantage que les Québécois francophones, ont en général un intérêt plus marqué pour tout ce qui touche à l’histoire. «Les Québécois francophones, indique Jocelyn Létourneau, sont intéressés par le passé, mais moins que les autres Canadiens. C’est par leur tiédeur envers l’histoire qu’ils se distinguent surtout de leurs concitoyens canadiens.»

Les deux chercheurs s’appuient sur les données recueillies entre mars 2007 et avril 2008 auprès de 3 119 répondants adultes, dans le cadre d’une enquête téléphonique menée à l’échelle du pays. Cette enquête constitue le premier volet d’une vaste étude que mène un groupe d’universitaires, en collaboration avec des partenaires de la communauté, notamment des musées, sur la conscience historique des Canadiens. Le professeur Létourneau agit à titre de chercheur principal du projet, financé à hauteur d’un million de dollars par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Les résultats de l’enquête téléphonique ont surpris Jocelyn Létourneau. «Avant de commencer la recherche, dit-il, si on m’avait demandé qui manifestera le plus d’intérêt pour l’histoire, j’aurais répondu: les Amérindiens, les Acadiens probablement et les Québécois. Ce ne fut pas le cas pour ces derniers. Le Québec arrive régulièrement en queue de peloton dans le classement des provinces.» Selon lui, c’est au Québec qu’on trouve le plus petit nombre de répondants à se déclarer très intéressés par le passé en général. La différence qui sépare le Québec de la Colombie-Britannique à ce chapitre est de 11 points de pourcentage.

Un décalage manifeste
L’enquête révèle qu’une forte majorité de Canadiens incluant les Québécois ont un intérêt réel pour le passé. Deux répondants sur trois ont déclaré avoir fait cinq activités ou plus en lien avec l’histoire durant les douze mois précédant l’enquête. Un décalage manifeste apparaît toutefois dans la proportion des Québécois et celle des autres Canadiens qui se disent très intéressés par le passé. La différence, constante à la défaveur des Québécois, est respectivement de 7, de 10 et de 9 points de pourcentage en ce qui concerne l’intérêt pour l’histoire en général, l’histoire du Canada et l’histoire familiale. Si l’on s’en tient à la participation à des activités reliées au passé, les Québécois sont, par 5, 4 et 5 points de pourcentage, moins nombreux à visiter des musées, lire des livres d’histoire ou visionner des films historiques.

Selon le professeur Létourneau, les résultats de l’enquête remettent en cause une autre idée reçue. «On se rend compte à quel point le “reste du Canada” ne forme pas un tout homogène, explique-t-il. Le Québec n’a pas le monopole de la distinction au pays. Si 47 % des Québécois considèrent très important le passé de leur province, ce qui ne surprend pas, la proportion grimpe à 75 % dans le cas des Terre-Neuviens! À ce chapitre, les Ontariens enregistrent un des plus faibles pourcentages avec 28 %.»

Pourquoi cet intérêt moindre des Québécois francophones envers le passé? Jocelyn Létourneau croit que les différences au désavantage du Québec français, dans le niveau d’instruction et le revenu des citoyens, jouent un rôle. «Mais ces facteurs n’expliquent pas tout, poursuit-il. Il se pourrait que les Québécois francophones manifestent moins d’intérêt pour l’histoire parce que le passé est une dimension convenue, banale ou ordinaire de leur être au monde. Il se pourrait aussi, fait désagréable à exposer, que ces derniers, héritiers d’une culture laxiste, soient insensibles ou infidèles au passé dont ils se préoccupent peu.»

Selon le chercheur, cette attitude de relative insouciance trouve un écho particulier dans le débat houleux qui entoure actuellement le rappel de la bataille des plaines d’Abraham survenue à Québec en 1759. «De nombreux critiques, dit-il, gênés par la désinvolture des Québécois devant la possibilité qu’on transforme “l’acte fondateur de la déchéance française en Amérique” en un immense happening, sont montés aux barricades. Ils ont reproché aux Québécois leur inconscience et leur irresponsabilité relativement à leur devoir solennel de mémoire nationale. Célébrer la Conquête en buvant de la bière et en mangeant des chips, quelle attitude de colonisés! Très bien. Il aurait été intéressant, cependant, d’observer la conduite des Québécois si la reconstitution de la bataille avait eu lieu. Je parie qu’il y aurait eu foule sur les Plaines. Qu’on le sache à défaut de l’accepter: les habitants du Québec n’ont jamais eu le passé pour maître non plus que le souvenir pour horizon.»


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