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Histoires d'eau

Selon Frédéric Lasserre, dériver vers les États-Unis d’énormes quantités d’eau du Canada relève plus du fantasme que de la réalité

Par : Yvon Larose
Cent milliards de dollars. C’est la somme colossale qu’il en aurait coûté, à partir de 1984, pour la construction du Grand Canal. Ce faramineux projet d’exportation de quantités massives d’eau douce, prélevées dans une baie James endiguée et acheminées jusqu’aux Grands Lacs par un canal de dérivation, devait répondre aux besoins d’eau grandissants des Américains. S’il s’était concrétisé, le Grand Canal aurait permis de dériver 347 milliards de mètres cubes d’eau chaque année, soit presque l’équivalent d’un fleuve Saint-Laurent par an!

Selon Frédéric Lasserre, professeur au Département de géographie et directeur de l’Observatoire de recherches internationales sur l’eau, plusieurs projets de transferts massifs d’eau du Canada vers les États-Unis, depuis la fin des années 1950, ont été imaginés, dont plusieurs par des Canadiens. «Aucun n’a dépassé le stade de la conception, souligne-t-il. À court ou moyen terme, de tels projets ont assez peu de chances de voir le jour, notamment parce que l’opinion publique s’y oppose de plus en plus, même aux États-Unis.»

Le vendredi 16 octobre, au Grand Salon du pavillon Maurice-Pollack, le professeur Lasserre a prononcé la conférence de clôture d’un colloque sur la gouvernance de l’eau dans les Amériques. Il a rappelé que le débat entourant la vente massive d’eau aux Américains refait périodiquement surface, entre autres au Québec. «L’Institut économique de Montréal diffuse depuis 2008 des plaidoyers en faveur de l’exportation d’eau, une activité qui, dit-on, permettrait de gagner plusieurs milliards de dollars.»

Ceux qui sont pour l’exportation tablent sur le fait que le Canada dispose d’énormes quantités d’eau correspondant à 7 % des réserves mondiales. Ils avancent aussi que l’eau qui se déverse dans la mer est «perdue» ou «gaspillée». En revanche, ceux qui sont contre disent que l’eau ne doit pas devenir une marchandise, craignant que le secteur privé n’accapare les bénéfices des ventes au détriment de l’ensemble de la société. Selon eux, l’eau embouteillée est un produit parce qu’elle est traitée, mais pas l’eau des rivières.

«Dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain, a indiqué Frédéric Lasserre, personne n’interdit d’exporter de l’eau, mais rien ne l’oblige non plus. La loi fédérale C-6, votée en 2002, interdit les transferts massifs d’eau hors des grands bassins comme la baie James ou les Grands Lacs. Une concertation entre les provinces va dans le même sens. Au Québec, les transferts massifs d’eau par grands contenants ou par aqueducs sont interdits. Cela dit, il y a des zones d’ombre sur le plan juridique. Il faut donc rester vigilants.»

Au sud de la frontière, le manque d’intérêt pour l’importation massive d’eau s’explique notamment par la stabilisation des besoins en eau et par la construction régulière d’usines de dessalement d’eau de mer du Pacifique. De 1970 à 2000, la demande en eau aux États-Unis est passée de 1,4 milliard de mètres cubes par jour à 1,5 milliard. En 20 ans, le coût de revient du mètre cube d’eau dessalée a diminué de 2,50 $ à 0,55 $ en Californie. «Dans l’Ouest, a poursuivi le professeur Lasserre, 80 % de la consommation d’eau va à l’agriculture. Une faible réduction de celle-ci permettrait de dégager de quoi satisfaire les besoins des villes et des industries.»

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