Arts

La littérature du désenchantement

Un ouvrage aux Presses de l'Université Laval étudie les façons dont les écrivains utilisent l'humour pour véhiculer une critique sociale

Qui a dit que l'esclavage, la dictature, la corruption, la violence et la pauvreté n'offrent pas un terreau fertile pour le rire? Sûrement pas Valeria Liljesthröm et Yasmina Sévigny-Côté, les deux doctorantes en études littéraires qui ont dirigé l'ouvrage collectif Écritures francophones: Ironie, humour et critique sociale.

Les textes, produits par une dizaine de chercheurs à l'initiative de la Chaire de recherche du Canada en littératures africaines et Francophonie, portent sur l'humour et l'ironie comme moyen d'expression des écrivains francophones. D'un chapitre à l'autre, divers romans, poèmes et essais sont analysés, dont Écrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau, Le goût des jeunes filles de Dany Laferrière et Le silence des Chagos de Shenaz Patel.

Toutes ces œuvres ont en commun de critiquer leur époque, de dénoncer une réalité ou encore de tourner en dérision une situation. Bref, ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle! «Dans le corpus étudié par les chercheurs, l'ironie et l'humour apparaissent comme des moyens privilégiés d'expression. De quoi? D'un désenchantement d'abord, face à des contextes sociaux dominés par la violence, la pauvreté et la misère. D'une critique sociale ensuite, qui condamne les systèmes fondés sur la domination et l'exploitation: ceux du passé – l'esclavage et la colonisation – et du présent – les dictatures», explique Yasmina Sévigny-Côté.

«L'ironie et l'humour sont des outils efficaces pour aborder les problèmes sociaux, sans tomber dans une posture misérabiliste ou purement contestataire. Chez les écrivains francophones contemporains, ils permettent d'exprimer une vision du monde, mais aussi de se penser soi-même avec un regard critique», ajoute Valeria Liljesthröm.

Exemple éloquent, Écrire en pays dominé porte sur les problèmes rencontrés par Chamoiseau en tant qu'écrivain martiniquais. Dans cet ouvrage, il raconte sa vie tout en abordant les événements sociopolitiques qui ont marqué le peuple antillais, ce qui le mène à réfléchir sur la colonisation et l'esclavage. Le tout est fait avec un ton fortement ludique.

Cette démarche diffère de celle d'Alain Mabanckou (Verre cassé, Mémoire de porc-épic) et de Patrice Nganang (Temps de chien, La joie de vivre), pour qui l'humour scabreux prend une place importante. Les insultes, les jurons et les grossièretés qui pullulent dans leurs récits visent à faire passer des messages sur des enjeux africains, comme la dictature ou la corruption.

Dany Laferrière, de son côté, opte pour une stratégie plus subtile. Avec Le goût des jeunes filles, il raconte l'histoire d'un jeune Haïtien qui vit ses premiers émois sexuels. Sous de faux airs de légèreté ou de simplicité, il s'attaque, en fait, à la dictature des Duvalier. L'ironie mordante qui caractérise son écriture lui permet de parler de ce sujet tout en évitant de tomber dans la victimisation.

Chez la plupart des écrivains étudiés, Valeria Liljesthröm constate un certain optimisme, et ce, malgré la gravité des situations dépeintes. «L'acte d'écriture va de pair avec une volonté de changement et, selon moi, avec la croyance que le changement est possible. En ce sens, les écrivains ont beau produire des œuvres désenchantées, ils ne sont pas moins optimistes. Le malaise ou le pessimisme que l'on peut ressentir à la lecture des textes, exprimé notamment à travers l'humour et l'ironie, favorisent une prise de conscience qui constitue un point de départ pour changer les choses», conclut l'étudiante.

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