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Au Nunavik, 2 enfants inuits sur 10 sont suivis par les services de protection de la jeunesse et 60% d'entre eux sont placés en famille d'accueil. Ce chiffre est préoccupant, selon Lisa Ellington, professeure à l'École de travail social et de criminologie, car une proportion importante des enfants placés le sont dans des familles d'accueil non inuites, dans le sud du Québec. Il y a alors un risque de déracinement culturel.
Face à cette préoccupation des communautés inuites, Lisa Ellington s'est intéressée aux motivations des familles d'accueil inuites et aux défis qu'elles vivent. L'étude, publiée dans la revue Child Abuse & Neglect, a été menée en partenariat avec l'organisme Nunavimmi Ilagiit Papatauvinga (NIP) et la Régie régionale de la santé des services sociaux du Nunavik.
Selon la professeure Ellington, il y a peu de recherches au Québec sur l'expérience des familles d'accueil autochtones, encore moins des familles d'accueil inuites, alors que leur rôle est essentiel pour maintenir les enfants dans leur culture et dans leur communauté.
Pour combler cette lacune dans la littérature, Lisa Ellington s'est rendue au Nunavik pour rencontrer une quinzaine de parents d'accueil. Pour la plupart des entrevues, la professeure était accompagnée par des membres du NIP. «Ils m'ont aidée à formuler mes questions, à créer un climat de confiance. Ils pouvaient aussi agir comme interprète, puisque la plupart des personnes parlent l'inuktitut comme première langue.»

Michael Nappatuk, membre de l'équipe de Nunavimmi Ilagiit Papatauvinga, Theresa Etok, coordonnatrice, et la professeure Lisa Ellington
— Courtoisie
S'adapter aux réalités familiales
Au fil des entretiens, Lisa Ellington a remarqué un enracinement des familles d'accueil inuites dans des valeurs culturelles comme l'interdépendance, la solidarité et le bien-être des enfants.
Elle a notamment constaté que le choix de devenir famille d'accueil n'était pas «individuel». «Dans le contexte non autochtone, les gens vont parfois dire qu'ils avaient le désir de devenir parents et c'est ce qui les motive à devenir famille d'accueil. Les familles inuites, elles, sont motivées par un engagement communautaire qui s'inscrit dans une responsabilité collective autour des enfants inuits pour éviter une rupture culturelle.» Elle ajoute qu'un principe fondamental pour les familles est de respecter la voix de l'enfant dans le processus de placement.
Selon la professeure, plusieurs familles d'accueil jouent davantage un rôle de soutien ou de mentorat avec les parents biologiques. «Elles ne veulent pas remplacer le rôle des parents. J'ai vu des familles d'accueil qui vivaient sous le même toit que l'enfant et les parents biologiques. Il y en a d'autres qui ont aménagé un espace dans leur cour arrière pour que les parents puissent avoir des visites plus fréquentes», raconte-t-elle. Ces familles d'accueil ne comprennent pas toujours les restrictions de contact imposées par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), car ça ne favorise pas le maintien des liens ni la réunification familiale.
Lisa Ellington recommande de reconnaître et de valoriser les pratiques existantes qui ont du sens pour les familles inuites, même si elles remettent parfois en question les modèles classiques.
Selon la chercheuse, il faut aussi revoir le processus d'accréditation des familles d'accueil pour que ça rejoigne la manière dont elles voient leur rôle. «Pour elles, ce n'est pas quelque chose de permanent. Elles voient leur rôle comme étant fluide et temporaire en fonction de l'évolution des besoins familiaux. Ce qui est important pour elles, c'est la continuité culturelle et relationnelle. Ça clashe un peu avec les pratiques dominantes en protection de la jeunesse où on va surtout miser sur la permanence et la stabilité pour les enfants placés depuis un certain temps.»
De manière générale, la chercheuse prône la gouvernance des peuples autochtones par rapport à leurs services sociaux. D'ailleurs, le NIP a eu le mandat de reprendre graduellement la charge les services de protection de la jeunesse au Nunavik et l'accréditation des familles d'accueil. L'organisme mettra en place un projet pilote pour réfléchir à un nouveau continuum de services pour les enfants et les familles inuites. Lisa Ellington s'implique dans cette réflexion: «Je me trouve vraiment chanceuse de voir la suite des choses. C'est là qu'on voit comment la recherche peut être au service des préoccupations réelles des communautés!»