18 mars 2025
Les politiciennes, les politiciens et le grand public égaux et dépourvus face au mur de la complexité
Une étude met en lumière les limites des personnes élues, aussi bien que des citoyennes et citoyens, dans leur capacité à traiter l'information complexe et à prendre des décisions

Le Salon bleu, appellation familière de la salle de l'Assemblée nationale du Québec, à l’intérieur de l'Hôtel du Parlement
— Collection Assemblée nationale, Claude Mathieu
Menaces de barrières tarifaires, pandémie, itinérance, feux de forêt: les enjeux complexes caractérisent nos sociétés modernes. Autre constat: les politiciennes et politiciens sont souvent perçus comme les plus qualifiés pour faire face à de telles problématiques en raison de leur expérience particulière acquise dans le traitement de dossiers complexes. Mais la connaissance des affaires parlementaires et des politiques publiques par des personnes élues, ainsi que leur expérience, ne leur donnent pas un avantage sur les citoyennes et citoyens dans la prise d’une décision relative à un enjeu complexe.
C’est ce qui ressort d'une étude parue dans la revue Cognitive Processing menée par Benoît Béchard, docteur en psychologie de la décision et chercheur associé à l’École de psychologie de l’Université Laval.
L'étude révèle que, dans un environnement de simulation capturant les propriétés du monde réel, les élues et élus n'arrivent pas à tirer leur épingle du jeu face à la complexité. «Malgré leur bonne foi, soutient le chercheur, les élus ont énormément de difficulté à prendre des décisions qui amélioreront la situation et aideront à contrôler les grands enjeux complexes de notre époque.»
D'entrée de jeu, les membres de l'Assemblée nationale du Québec et du conseil municipal de la Ville de Québec ayant participé à la recherche ont déclaré posséder une meilleure connaissance politique. «Cependant, explique-t-il, leur performance lors de la tâche était en tout point similaire à celle de l'échantillon composé de citoyens. Dans les deux cas, la performance était remarquablement faible. Ces constats suggèrent que, face aux enjeux complexes qui occupent nos sociétés modernes et nécessitent des décisions politiques, il ne suffit pas de posséder des connaissances politiques, car la cognition humaine se heurte à un “mur de la complexité”, tant pour les élus que pour les citoyens.»
Pas de solution parfaite et définitive
Selon Benoît Béchard, les problèmes complexes peuvent être des phénomènes mondiaux aussi bien que des enjeux plus locaux. Les listes d'attente et l'accès universel, dans un délai raisonnable, aux services de santé sont un bon exemple. «Depuis des décennies, dit-il, à chaque exercice électoral, les politiciennes et politiciens promettent de résoudre ces questions. Néanmoins, l'une des propriétés des problèmes complexes, c'est qu'ils n'ont pas de solution parfaite et définitive. Nous pouvons au mieux apprendre à les “gérer”. C'est aussi pour ça que les grandes organisations internationales parlent maintenant d'adaptation aux changements climatiques. Elles ont compris qu'il est impossible de régler le problème: au mieux, on peut tenter de le contrôler.»
Selon lui, on peut supposer que les personnes élues ne réfléchissent pas de manière systémique. En cela, il fait référence aux «comportements problèmes» identifiés par le chercheur Dietrich Dörner, de l’Université Otto-Friedrich. «Les politiciens, souligne-t-il, commettent plutôt régulièrement les erreurs suivantes: ils cherchent une seule cause pour expliquer une situation, ils considèrent plusieurs objectifs comme indépendants les uns des autres et ils perçoivent le futur comme une projection linéaire et prévisible du présent.»
Le chercheur Jay Wright Forrester, du Massachusetts Institute of Technology, a été de l’un des pionniers de l’étude du comportement des environnements complexes. Dans ses recherches, il avançait qu’au-delà de quatre variables, le cerveau humain a énormément de difficulté à prévoir ce qui va se passer.

Le cerveau humain est limité dans la gestion des enjeux complexes.
— Getty Images, Edge69
Un micromonde de recherche simulé par ordinateur
Pour cette étude interdisciplinaire en psychologie et science politique, Benoît Béchard s'était entouré d'une professeure de la Cardiff Metropolitan University, de professeures et professeurs de l’Université Laval ainsi que de l'École nationale d’administration publique (ENAP) et de l'Université TÉLUQ.
Quant à l’échantillon, il était constitué de 32 hommes et 21 femmes, soit 12 députées et députés de l’Assemblée nationale du Québec, 8 conseillères municipales et conseillers municipaux de la Ville de Québec, ainsi que 33 citoyennes et citoyens représentant la population générale.
Leur âge moyen était d’environ 40 ans. Toutes et tous détenaient ou étaient en voie d’obtenir un diplôme universitaire. L'expérience des personnes élues variait entre 13 et 132 mois. Les élues et élus avaient une expérience terrain substantielle relativement à des politiques publiques complexes à enjeux élevés, que ce soit la gestion municipale des infrastructures et du transport, les soins de santé ou le développement économique.
«Nous avons fait une analyse comparative entre les élus et les citoyens, explique-t-il. En laboratoire, les participants devaient évoluer dans un micromonde de recherche simulé par ordinateur dans lequel ils étaient chargés de diriger un gouvernement nouvellement élu, et ce, en maintenant la stabilité des finances publiques. Cette simulation de la complexité politique reproduisait les propriétés des environnements de décision dans le monde réel. Au nombre d'une centaine, les variables comprenaient notamment le produit intérieur brut, le déficit et la dette, le taux de chômage, les émissions de gaz à effet de serre. Les décideurs retrouvaient leurs marques politiques facilement.»
Le chercheur rappelle la réceptivité des élues et élus au projet de recherche. «Avoir pu convaincre des élus en cours de mandat de participer à l'étude, c’est ce qui distingue notre recherche, affirme-t-il. Tous ont dit tout de suite qu'ils acceptaient de le faire pour l'avancement de la science, pour faire avancer la recherche sur la décision politique. Ils ont dit: j'aime ça. Je veux donner de mon temps au projet.»
Accompagner les décideurs
Selon Benoît Béchard, l'étude donne de nouvelles perspectives sur les capacités cognitives de l’humain à gérer la complexité. «Mais, ajoute-t-il, il y a une limite cognitive propre au cerveau humain. Il n'y a pas de solutions magiques face à la complexité et qui font consensus présentement. Il faut donc trouver des solutions pour mieux accompagner les décideurs.»
Une forme d'accompagnement serait de mieux former ces derniers à la complexité, ou encore leur offrir l'occasion de s'exercer à la prise de décision complexe par la simulation. Une autre avenue consisterait à évaluer le potentiel des systèmes adaptatifs d'aide à la décision.
«Je pense qu'il est possible de capitaliser sur le potentiel de l'intelligence artificielle, poursuit-il, pour du moins accompagner dans le débroussaillage de l'information complexe. Je pense que c'est ça qui est devant nous dans les prochaines années.»
En plus de Benoît Béchard, les autres signataires de l'étude publiée dans Cognitive Processing sont Helen M.-Hodgetts (Cardiff Metropolitan University), Gabrielle Teyssier-Roberge (ENAP), Frédéric Morneau-Guérin (Département Éducation, TÉLUQ), Mathieu Ouimet (Département de science politique de l'Université Laval) et Sébastien Tremblay (École de psychologie de l'Université Laval).