Société

Le mur de la honte

Les mesures musclées visant à enrayer le flot d’immigrants illégaux à la frontière des Etats-Unis et du Mexique ont contribué à complexifier le problème

L’impressionnant dispositif de sécurité mis en place graduellement par le gouvernement américain pour freiner l’immigration illégale de travailleurs pauvres en provenance du Mexique représente une dépense aussi injustifiée qu’énorme, en plus de déplacer le problème sur le plan géographique et de contribuer à augmenter le nombre de résidents illégaux en sol américain, des résidents condamnés par ailleurs à vivoter en raison de leur statut.

Voilà, pour l’essentiel, ce qu’est venu expliquer Douglas S. Massey, professeur de sociologie à l’Université Princeton, le vendredi 19 janvier au pavillon Charles-De Koninck, durant un exposé sur les causes de la crise de l’immigration mexicaine illégale aux Etats-Unis. «Les Etats-Unis, a-t-il dit, poursuivent une politique de la contradiction. Ils font la promotion de l’intégration économique nord-américaine, laquelle a pour effet d’accélérer la circulation transfrontalière de biens, de services, de ressources, d’informations, de capitaux et de personnes. En même temps, ils refusent l’entrée sur leur territoire à des centaines de milliers de travailleurs mexicains à la recherche de meilleures conditions de vie.»

Selon lui, le renforcement de la frontière depuis 20 ans a eu pour effet d’empirer le problème des migrants illégaux. «À l’origine, a-t-il rappelé, la problématique se limitait à trois États et l’on voyait un grand nombre de ces travailleurs retourner éventuellement dans leur pays. Nous avons transformé le problème en une population stable affectant les 50 États et qui refuse de rentrer au pays vu les difficultés posées par le dispositif de sécurité. Avant la sécurisation de la frontière, 45 % des illégaux retournaient au Mexique dans l’année. Aujourd’hui, ils ne sont que 25 %. Le flot migratoire du retour au pays a diminué fermement.» Ces immigrés représentent une main-d’œuvre bon marché vivant souvent dans la précarité. «On trouve actuellement plus de 12 millions de travailleurs mexicains illégaux aux Etats-Unis, a ajouté Douglas S. Massey. Environ le tiers d’entre eux sont des enfants. Ces derniers n’auront aucun avenir parce qu’ils n’ont aucun statut légal.»

Une frontière militarisée
Douglas S. Massey fait remonter à 1986 le début de ce qu’il appelle «le processus de militarisation» de la frontière commune avec le Mexique, une bande de terre longue de près de 3 200 km. Le gouvernement américain adopte alors l’Immigration Reform and Control Act. S’ensuit une mise en place accélérée d’un dispositif de sécurité visant à enrayer le flot de migrants illégaux. Les budgets augmentent, le nombre d’agents de la police des frontières triple, les heures consacrées à la surveillance explosent par un facteur de huit. Puis, en 1993 et 1994, les autorités enclenchent deux opérations d’envergure visant à stopper les immigrants qui tentent de passer la frontière en fraude, d’abord à El Paso au Texas, ensuite à San Diego en Californie.

«Le budget annuel de la patrouille frontalière, qui était plus petit que celui de la plupart des services de police métropolitains en 1986, atteint maintenant 3,2 milliards de dollars, a indiqué le conférencier. Plus de 12 000 agents de police sont membres de la patrouille alors qu’il n’y en avait que 2 000 en 1986. Le budget de fonctionnement s’élevait alors à 250 millions. Cette tendance vers la répression à l’endroit de notre plus important partenaire commercial s’est exacerbée depuis le 11 septembre 2001.» Et tous les moyens sont bons pour surveiller le territoire: caméras à infrarouge, détecteurs de mouvement, engins aériens sans pilote, etc. Depuis 1990, on estime qu’environ un million de migrants sont interceptés chaque année. Chaque année également, entre 320 000 et 420 000 illégaux réussissent à entrer aux Etats-Unis.

Des conséquences majeures
Avant 1986, les deux tiers des illégaux tentaient leur chance du côté de San Diego ou d’El Paso. Après les opérations de 1993 et 1994, un pourcentage semblable a tenté de contourner le dispositif de sécurité en passant par l’Arizona. «Deux mille Mexicains qui traversent de Tijuana à San Diego, des villes de trois à quatre millions d’habitants, ne se font pas remarquer, a souligné Douglas S. Massey. Mais la médiatisation de 2 000 Mexicains traversant des terres agricoles ou de petites villes de l’Arizona a contribué à une hystérie politique qui a mené à des mesures plus répressives. Pourtant, le nombre annuel de migrants illégaux n’avait pas changé.» Ce qui a changé, par contre, est leur destination. Au début des années 1980, environ 90 % d’entre eux s’établissaient en Californie et au Texas, ainsi qu’à Chicago, en Illinois. En 2000, 60 % d’entre eux allaient partout ailleurs.
Une autre conséquence pour les migrants illégaux est l’augmentation du coût du passage de la frontière en fraude. De 400 $ qu’il était en 1980, le coût atteignait 1 200 $ en 2000. L’entrée par l’Arizona représente plus de risques à la santé des individus, ceux-ci étant menacés, entre autres, par la suffocation, la noyade et l’épuisement dû à la chaleur. «On enregistrait 2 morts par 10 000 migrants avant les années 1990, a expliqué Douglas S. Massey. Ce chiffre est maintenant de 6 pour 10 000 parce que le dispositif de sécurité oblige les gens à passer par des zones désertiques éloignées et par des secteurs sauvages du Rio Grande.»

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