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Le rêve et les faits

Trois historiens interrogent l'image humaniste de Champlain telle que véhiculée par David Hackett Fischer dans son best-seller

Par : Yvon Larose
Charles William Jefferys, <i>Champlain Trading with the Indians</i>, 1911. Bibliothèque et Archives Canada
Charles William Jefferys, <i>Champlain Trading with the Indians</i>, 1911. Bibliothèque et Archives Canada
Le rêve de Champlain. Ce récit biographique d'un grand personnage de l'histoire de la Nouvelle-France, véritable succès de librairie, a été publié d'abord en anglais en 2008 sous la signature de David Hackett Fischer. Selon cet historien américain, Samuel de Champlain, navigateur, explorateur et cartographe français, fondateur de Québec en 1608, était animé par un idéal promu par le roi Henri IV, celui de créer de ce côté-ci de l'Atlantique une France nouvelle, une société plus humaine où régneraient la tolérance et l'ouverture. Or, cette vision ne résiste pas aux faits. C'est ce que démontrent trois historiens canadiens, dont deux de l'Université Laval, dans le plus récent numéro du Bulletin d'histoire politique.

«Dans son livre, David Hackett Fischer soutient que le roi de France, en réaction aux conflits entre catholiques et protestants qui avaient secoué le royaume dans la seconde moitié du 16e siècle, a conçu un idéal humaniste, une forme de coexistence pacifique, qu'il aurait partagé avec Champlain et ceux qu'il envoie en Nouvelle-France. Or, ce rêve est bien plus géopolitique et économique qu'humaniste», explique Michel De Waele dans l'article qu'il signe sur le sujet dans le dossier du Bulletin d'histoire politique. Ce dernier est professeur au Département des sciences historiques de l'Université Laval et adjoint au vice-recteur au Vice-rectorat aux études et aux affaires étudiantes. Les deux autres chercheurs sont Martin Pâquet, du même département, et Paul Cohen, professeur au Département d'histoire de l'Université de Toronto.

Selon le professeur De Waele, David Hackett Fischer ne comprend pas bien la politique d'Henri IV en avançant que la tolérance constitue une fin en soi pour le monarque français. «Le roi, dit-il, voit dans le fait de tolérer les différences comme un moyen – temporaire – d'atteindre son véritable objectif qui est de refaire l'unité politique de son peuple sous une même religion officielle. Pour lui, la diversité religieuse constitue un danger pour la stabilité politique.»

Le professeur ajoute que Henri IV n'était pas tolérant au sens où nous l'entendons de nos jours. Il en veut pour preuve la définition du mot tolérance contenue dans l'édition de 1701 du tout premier dictionnaire de la langue française. «Le mot tolérance, est-il écrit, enferme en soi une condamnation tacite de la chose tolérée: elle signifie un support charitable et pacifique de ce que l'on n'approuve pas.»

«Le roi ne pouvait pas, soutient Michel De Waele, imaginer, comme en France avec les catholiques et les protestants, une Nouvelle-France où cohabiteraient sereinement et à long terme Français catholiques et Amérindiens païens. Au contraire, il désirait convertir et civiliser les Amérindiens, en faire des Français et des catholiques, et les hommes qu'il envoie en Amérique, dont Champlain, partagent ses vues.»

David Hackett Fischer affirme que les politiques adoptées par Henri IV pour ramener la paix dans son royaume étaient inédites. En fait, le roi fait siennes les politiques en la matière suivies par ses prédécesseurs Charles IX et Henri III durant les guerres de religion. Cette série de huit conflits a commencé en 1562 pour se terminer en 1598.

Henri IV croyait en la douceur et en l'oubli des fautes pour favoriser les conversions de protestants vers la religion majoritairement catholique. La même attitude prévaut en Nouvelle-France pour amener les Amérindiens à épouser la foi chrétienne. Cette approche est d'autant plus justifiée que les Français ont besoin des peuples autochtones pour les aider à s'installer sur le territoire et pour développer des opérations commerciales rentables.

Il reste que tout oppose Européens et Amérindiens, au plan des mœurs, des croyances religieuses, du traitement infligé aux prisonniers de guerre et autres. Il en ressort une attitude paternaliste, un sentiment de supériorité de la part des Européens qui «n'envisagent pas les relations à établir avec les Amérindiens sur une base d'équité ou d'égalité». Se disant détenteurs de la Vérité en matière de religion, les Européens veulent faire des autochtones «de bons Français qui sauront reconnaître la nécessité de vivre sous une seule loi, une seule foi, un seul roi».

«Dans cette perspective où les Français ne tiennent pas les autochtones en haute estime, souligne Michel De Waele, l'attitude empathique envers les Amérindiens que David Hackett Fischer attribue à Champlain doit être nuancée.»

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