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Intégrer l'accent de Québec

Après 12 mois sur le campus, des étudiants québécois provenant de l'extérieur de la capitale prononcent les voyelles comme les locaux, selon une étude

Par : Alexandra Perron
L'étude repose sur des données récoltées auprès de 15 «personnes mobiles» d'un peu partout dans la province, venues s'établir à Québec pour entamer un baccalauréat à l'Université Laval.
L'étude repose sur des données récoltées auprès de 15 «personnes mobiles» d'un peu partout dans la province, venues s'établir à Québec pour entamer un baccalauréat à l'Université Laval.

Les nouveaux étudiants originaires de Montréal, de Sherbrooke ou de Saguenay qui arrivent sur le campus prendront-ils l'accent de Québec? «Même s'ils ne le veulent pas, même s'ils ne s'en rendent pas compte, il est fort probable qu'ils intègrent une nouvelle phonétique. S'ils veulent s'enregistrer et comparer l'année prochaine, ça pourrait être intéressant», suggère Josiane Riverin-Coutlée.

Chercheuse postdoctorale à l'Institut de phonétique et de traitement de la parole (IPS) de l'Université de Munich, elle s'est penchée sur le phénomène et a signé en juin dernier une étude qui découle de son projet de doctorat à l'Université Laval, supervisé par Johanna-Pascale Roy, professeure à la Faculté des lettres et des sciences humaines. Parmi les coauteurs s'ajoute Michele Gubian, scientifique de données à l'IPS, qui a contribué à une partie de l'analyse. Les résultats, très réguliers, montrent qu'«il y a vraiment une convergence vers la prononciation de Québec» un an après s'y être installé.

De gauche à droite, Josiane Riverin-Coutlée, Johanna-Pascale Roy et Michele Gubian, coauteurs de l'étude

En, on, in, un, ou, è, a, â 

Mais de quels sons s'agit-il exactement? De voyelles phonétiques, tous ces sons qui ne sont pas des consonnes et qui ne correspondent pas nécessairement aux voyelles orthographiques, indique Josiane Riverin-Coutlée. «On peut parler de en, on, in, un, ou, è, a, â... Il y en a beaucoup en français québécois comparativement aux autres langues du monde. Ça permet de voir comment les gens s'adaptent quand il y en a autant à gérer.»

L'étude repose sur des données récoltées auprès de 15 «personnes mobiles» d'un peu partout dans la province, venues s'établir à Québec pour entamer un baccalauréat à l'Université Laval. En contrepartie, huit «personnes sédentaires» de Québec formaient le groupe témoin. Josiane Riverin-Coutlée les a enregistrées à un an d'intervalle en leur faisant prononcer des mots accessibles et des phrases «pas trop ennuyeuses» qui permettaient de représenter une combinaison de voyelles et de consonnes pertinentes pour l'étude. Par exemple, «Cette fille est drôle», «La soirée est encore jeune» et «Boucle d'or goûte à la soupe».

Au-delà des différences de prononciation régionales comme «craobe» ou «crabe», «balaaaèèène» ou baleine et «le bos» ou «la bus», ce qu'elle a mesuré, ce sont des changements beaucoup plus fins, plus subtils et, dans certains cas, à peine audibles. «Quand on produit une voyelle, on fait vibrer nos cordes vocales et on fait résonner des cavités, dont la bouche en particulier. Avec des logiciels, on peut aller mesurer ces résonnances dans le signal sonore. Ça permet de quantifier une voyelle qui devient une série de chiffres. Lors de l'analyse statistique, on compare la série de chiffres du premier enregistrement avec celle du deuxième pour constater une stabilité ou un changement», explique la chercheuse. 

En un an, toutes les participantes (seules des femmes ont répondu en nombre suffisant au recrutement) ont intégré la prononciation de Québec, selon les résultats. «Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait une telle régularité. Ça parle beaucoup, on a vraiment tendance à changer d'accent au cours de la vie, même si des fois, c'est très fin. On est très sensible à notre environnement linguistique et aux personnes avec qui on interagit», analyse Josiane Riverin-Coutlée. Originaire du Saguenay, elle pensait être immunisée contre cette influence locale en déménageant à Québec pour faire son doctorat sur le sujet… mais non!


« Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait une telle régularité. Ça parle beaucoup, on a vraiment tendance à changer d'accent au cours de la vie, même si des fois, c'est très fin. On est très sensible à notre environnement linguistique et aux personnes avec qui on interagit. »
Josiane Riverin-Coutlée

Même la reine n'y échappe pas!

À l'IPS de l'Université de Munich où elle travaille maintenant, le directeur Jonathan Harrington et ses collaborateurs ont fait des études sur la prononciation de la reine Elizabeth II. «Même si on peut s'attendre à ce que la reine soit au-dessus de ces phénomènes du monde, ils ont constaté que sa prononciation changeait comme ce qui est observé dans la communauté», souligne la chercheuse.

Elle mentionne une autre étude de l'IPS sur des scientifiques isolés en Antarctique. «Un début d'accent commun a été mesuré parmi ces chercheurs isolés du reste du monde, mais en contact intense les uns avec les autres.»

Normal, donc, que les Québécois installés en France prennent l'accent de l'Hexagone. «C'est plus fort que nous!» lance Josiane Riverin-Coutlée, en ajoutant que ces changements sont réversibles, le temps d'une fin de semaine ou selon le contexte.  

Pourquoi certaines personnes changent leur prononciation plus que d'autres? Voilà peut-être le sujet d'un prochain article scientifique. «Je n'ai pas beaucoup approfondi les facteurs sociaux et externes dans le cadre de cette étude. Mais j'ai récolté des données, par exemple à quel point les gens retournaient fréquemment dans leur région d'origine, toutes les fins de semaine ou deux fois par année, ou à quel point leurs nouveaux amis provenaient de partout ou principalement de Québec? J'ai possiblement plusieurs facteurs d'explication, mais je ne les ai pas encore exploités», mentionne la chercheuse.

Son étude du moment porte quant à elle sur le changement de prononciation de voyelles de l'ancienne journaliste et ancienne gouverneure du Canada Michaëlle Jean au cours des 35 dernières années, dans les différentes étapes de sa carrière. «C'est un autre facteur qui fait qu'on est poussé à s'adapter à notre nouvel environnement.»

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