Chroniques

Trois questions à

Caroline Bouchard sur la pertinence d’envoyer des enfants de 4 ans à la maternelle

Caroline Bouchard, professeure à la Faculté des sciences de l'éducation.
En septembre prochain, le gouvernement du Québec veut ouvrir les classes de maternelle aux enfants de 4 ans dans plusieurs écoles situées en milieu défavorisé. Le plan ne fait pas l’unanimité. Pour Caroline Bouchard, professeure experte dans l’enseignement préscolaire à la Faculté des sciences de l’éducation, il faut surtout veiller à fournir aux enfants un lieu de développement et d’apprentissage de qualité.


Plusieurs responsables de Centres de la petite enfance (CPE) s’inquiètent du projet d’offrir la maternelle à des petits de 4 ans. Pourquoi?


Même si, traditionnellement, la scolarisation appartient plus à l’école, les CPE ont aussi une mission éducative: préparer les enfants à l’entrée en classe. Certains craignent qu’on les scolarise trop précocement sans prendre en compte leurs besoins sur tous les plans de leur développement. Les tout-petits, notamment ceux issus de milieux défavorisés, qui n’ont pas forcément bénéficié des mêmes expériences que les autres, doivent fréquenter un milieu éducatif de qualité. La formation initiale du personnel enseignant joue un rôle majeur pour favoriser le développement et l’apprentissage des enfants et accueillir leur vulnérabilité. À l’Université, il serait souhaitable d’ajouter de nouveaux cours consacrés à la maternelle 4 ans au baccalauréat en éducation préscolaire et en enseignement primaire. Pour l’instant, seulement 6 crédits des 100 crédits du bac sont dévolus à l’éducation préscolaire.


Existe-t-il une corrélation entre la scolarisation précoce et la réussite scolaire?


Les résultats des grands examens internationaux comme le PISA montrent que la France, dont les enfants sont scolarisés très jeunes sur le modèle de l’enseignement systématique, obtient des résultats moins intéressants que le Québec. Difficile cependant d’établir un lien direct entre les deux. Par contre, on sait que le décrochage scolaire est très lié à la motivation à apprendre, une donnée à connotation affective. Dès la petite enfance, il faut donner au petit le goût d’aller à l’école et faire en sorte qu’il acquière le plaisir d’apprendre. La maternelle constitue le socle de tout le parcours scolaire, d’où l’importance de partir sur des bases solides. En maternelle, l’enfant a notamment besoin de manipuler et d’emboîter des objets pour se développer. Le jeu est la façon par excellence pour y parvenir, comme l’a rappelé le Conseil des ministres de l’Éducation du Canada en publiant une déclaration sur le sujet, l’été dernier. En interrogeant les enfants ou en leur apportant du nouveau matériel, pendant une séance de jeu symbolique mature, l’enseignante stimule les scénarios qu'ils inventent. S’ils sont embarqués dans une navette spatiale, par exemple, elle peut retourner une table pour faire une tour de contrôle et profiter de l’occasion pour explorer avec eux le système solaire. Quand l’enfant joue aux blocs, il sollicite sa motricité manuelle et globale, sa pensée (pour éviter que la tour ne tombe) et sa capacité à dialoguer (pour convaincre l’autre que c’est comme ça qu’il faut la construire). C’est donc bien différent de l’asseoir dans une classe pour lui montrer les lettres l’une après l’autre, sans égard à son activité spontanée. Souvent, à 4 ans, il n’est pas prêt à ce type d’apprentissage, car il lui manque les bases pour lui permettre de réfléchir à des contenus abstraits.


De quelles expériences menées au Québec en maternelle 4 ans peut-on s’inspirer?


Certaines commissions scolaires, comme celle des Premières-Seigneuries, à Québec, ont fait le choix du programme Passe-Partout, où les parents ont une place très importante. Les enfants fréquentent leur futur milieu scolaire en compagnie d’éducatrices, ce qui facilite la transition graduelle vers l’école. À la Commission scolaire de la Capitale, certaines écoles ont actuellement des maternelles à mi-temps pour les enfants de 4 ans. La familiarisation avec l’écrit peut se faire, par exemple, à partir du message du matin que l’enseignante écrit au tableau, du prénom de l’enfant ou de la lecture d’albums de littérature jeunesse. Ces activités sont signifiantes pour l’enfant, branchées sur son quotidien et son vécu. Pour cela, il faut disposer d’enseignants avec une formation étoffée auprès de la clientèle préscolaire, comme le recommandait le dernier avis du Conseil supérieur de l’éducation. Peut-être faudrait-il créer des profils de formation distincts pour les étudiants. Dans les maternelles 4 ans, va-t-on donner le droit à l’enfant d’être un enfant? Il faut bien sûr le préparer aux apprentissages, mais aussi à la vie…

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