Société

Hommes en détresse

L’idéologie de la performance se situe à des années-lumière du concept du care, qui consiste à prendre soin de soi et des autres

Par : Renée Larochelle
Le modèle de performance en vigueur dans bon nombre de milieux de travail en France ne convient à personne parce qu’il est conçu pour un être humain qui n’existe pas, selon  Pascale Molinier, maître de conférences au Conservatoire des arts et métiers à Paris (CENAM), où elle dirige également une équipe de recherche au Laboratoire de psychologie du travail et de l’action. Ce modèle correspond en effet à un  individu toujours au sommet de sa forme, éternellement jeune, sans autre responsabilité que lui-même, en somme à un être parfaitement utopique, a expliqué la conférencière lors d’une rencontre organisée par le Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation au travail (CRIEVAT) qui a eu lieu à l’Université le 5 février. Cette idéologie de l’inatteignable prônée dans les entreprises fait beaucoup de victimes, certaines chutant dans la dépression, d’autres mettant fin à leurs jours. Les hommes sont particulièrement touchés par cette situation. Au lieu de valoriser la performance à tout prix,  pourquoi ne ferait-on pas l’apologie des vulnérabilités qui elles, concernent tous les êtres humains? C’est ce que Pascale Molinier appelle le care - un terme selon elle intraduisible en français - qui est fondé sur le souci de soi et des autres au travail.

«Le concept de care ne devrait pas avoir de sexe et concerner aussi bien les hommes que les femmes, a souligné la conférencière. Malheureusement, il reste encore fortement associé aux femmes travaillant dans le milieu de la santé, où le care prend tout son sens face aux malades, aux faibles et aux handicapés. On s’attend même des femmes qu’elles soient plus "humaines" que les hommes. En fait, on souhaite qu’elles soient aussi performantes mais en même temps différentes de leurs collègues masculins. Tout cela est assez compliqué. Disons seulement que c’est difficile d’être fidèle à l’idéologie de la performance quand on doit aller chercher les enfants à l’école à la fin de la journée, une tâche qui demeure encore et toujours le lot des femmes.»

La corde au cou
Cela dit, le travail tue en France. La quête de la performance fait beaucoup de victimes, particulièrement chez les dirigeants d’entreprises qui décident de mettre fin à leurs jours parce qu’ils sont désespérés et se jugent incapables de livrer la marchandise. En 2007, année où la France a connu une vague de suicide importante, l’un des numéros de la revue Santé et travail montrait en première page la photo d’un homme dont la cravate était remplacée par une corde. Très forte, l’image excluait du coup les femmes et les ouvriers. «À travers cette iconographie se dégage un nouvel imaginaire social, explique Pascale Molinier. Dans notre société, ce sont les hommes blancs, compétents et très qualifiés, riches, en quelque sorte, qui se suicident. On se dit pourtant qu’ils appartiennent à la catégorie des chanceux, de ceux qui ne devraient pas souffrir. Mais la logique de la performance les rattrape vite. On est loin du care.»

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