Arts

Nous avons manqué une révolution phonétique

Le linguiste Jean-Denis Gendron jette un éclairage nouveau sur les origines de l’accent québécois

Par : Yvon Larose
Pourquoi les étrangers qui voyageaient au Québec aux 17e et 18e siècles étaient-ils unanimes à dire que l’accent d’ici était aussi bon que dans la haute société parisienne, alors qu’au 19e siècle les étrangers le trouvaient très différent de celui de la capitale française?

C’est pour tenter de répondre à cette question énigmatique que Jean-Denis Gendron, professeur émérite retraité du Département de linguistique, a écrit un essai intitulé D’où vient l’accent des Québécois? Et celui des Parisiens? Le 4 mars dernier au pavillon Charles-De Koninck, les Presses de l’Université Laval faisaient le lancement de cet ouvrage dont l’auteur est reconnu comme l’un des pionniers de la politique linguistique du Québec. «L’intérêt premier de mon livre, explique Jean-Denis Gendron, est de révéler pour la première fois un pan entier de l’histoire de la prononciation du français moderne resté en bonne partie caché jusqu’ici, soit l’existence à Paris, aux 17e et 18e siècles, d’un double style de discours et de prononciation dans la haute société.»

Selon Jean-Denis Gendron, le français de style familier, qui se caractérisait par une prononciation naturelle, spontanée, non travaillée et relâchée, était employé à la cour du roi et dans les salons littéraires et mondains. «Cette prononciation, ajoute-t-il, était voisine de celle du peuple, une proximité qui aide à comprendre la parenté d’accent avec la Nouvelle-France, où le style familier était parlé par l’ensemble des Canadiens du temps.» C’est ainsi que l’on prononçait de façon identique, de part et d’autre de l’Atlantique, des expressions comme «ste femme-là», «à main draite», «leuz oncles» et «craire».

À la même époque, dans la sphère publique parisienne, les parlementaires, les prédicateurs et les comédiens parlaient un français emphatique et majestueux caractérisé par l’énergie, la fermeté et la précision. Leur articulation était nette, claire et sobre. «Dans le style soutenu, souligne Jean-Denis Gendron, on prononçait très fermement toutes les consonnes du mot. Surtout les consonnes finales, qui étaient négligées dans le style familier.»

Dans son livre, Jean-Denis Gendron explique que la Révolution française de 1789 n’a pas été que sociale et politique. Elle a aussi été phonétique. Selon lui, la grande bourgeoisie, après avoir chassé la noblesse du pouvoir, a adopté, comme mode de prononciation courante, le style soutenu considéré comme supérieur. «Dans les collèges, rappelle-t-il, on enseignait déjà la prononciation soutenue du discours public aux intellectuels et aux bourgeois. Le mode relâché allait dorénavant faire peuple, paysan.»

Le nouvel accent de Paris se voulait plus riche, plus cultivé, plus beau. Il s’imposera graduellement à la France tout entière. Quant à l’accent canadien, il a été victime de la rupture, en 1760, du lien administratif et politique qui reliait la colonie à la métropole. Au 19e siècle, les voyageurs venus d’Europe trouvaient l’accent canadien bizarre, populaire, en un mot, «déplorable». «Mais depuis 1960, souligne Jean-Denis Gendron, la généralisation de l’éducation et des modèles de prononciation que fournissent le cinéma, la radio et la télévision a permis aux Québécois d'évoluer vers un accent qui se veut plus ferme, plus cultivé.»

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