
Les reniflements discrets et les bruits de mouchoirs extraits de leur étui remplaçaient le cliquetis des claviers lundi soir, dans le grand amphithéâtre de la Faculté de médecine. Le souffle suspendu, l’assistance écoutait Jean-Marie Lapointe brosser un portrait attachant d’itinérants qu’il rencontre au hasard des rues de Montréal ou de Val-d’Or. Depuis deux saisons, sa série télévisée, Face à la rue, mise sur le développement de liens avec l’autre, l’itinérant, le «quêteux», l’intoxiqué, que l’on croise souvent sans le voir. Le but: ne pas le juger, mais traiter cette mère, cette fille, ce frère en toute humanité.
Invité par Claire Grenier, la directrice du Certificat en dépendances, Jean-Marie Lapointe est revenu dans sa conférence sur son expérience de fils d’alcoolique. Sa mère a payé le prix fort de sa dépendance puisqu’elle en est morte à 49 ans. Son père, Jean, acteur, humoriste et chanteur bien connu, a réussi à se libérer de ses démons et à se mettre au service des autres en créant les Maisons Jean-Lapointe, qui offrent des thérapies. Adulte, Jean-Marie a transformé ce lourd bagage familial, sa peine et ses deuils en outils de travail pour partir à la rencontre des humains en fin de vie ou de ceux et de celles que la vie a jetés à la rue.

Depuis deux saisons, sa série télévisée, Face à la rue, mise sur le développement de liens avec l’autre, l’itinérant, le «quêteux», l’intoxiqué, que l’on croise souvent sans le voir. Le but: ne pas le juger, mais traiter cette mère, cette fille, ce frère en toute humanité.
Le déclic de la série a eu lieu par une belle journée d’été à Montréal, au coin de la rue Ontario et De Lorimier, non loin du pont Jacques-Cartier. Ce jour-là, Jacques «Bandeau», un itinérant du quartier, lui a lancé un joyeux «Salut mon chum. Bonne journée!», alors que l’animateur tentait de l’ignorer au feu rouge. «Ce salut m’a fait chaud au cœur, à moi qui ne lui avais rien donné», se souvient l’animateur. Le lendemain, il a décidé de partir à la rencontre de ce Jacques malmené par la vie, mais heureux de saluer les passants qui fréquentent son territoire. L’idée d’une série télévisée s’intéressant aux itinérants a donc jailli, là, sur le bitume. «Il fallait que je change mon regard sur eux, car je me suis rendu compte que c’était moi le handicapé.»
Tout au long des deux saisons de la série, les téléspectateurs ont fait la connaissance de François, cet ex-itinérant qui livre chaque jour des sandwichs à ceux et à celles qui dorment sur le trottoir ou quêtent à l’entrée du métro. Grâce à certains intervenants à Val-d’Or, ils ont aussi pu découvrir la réalité d’autochtones malmenés par la vie en Abitibi. Au fil de la série, le public s’est aussi rapproché de Mélanie, une toxicomane dont les rechutes provoquent parfois la colère de sa fille Océane, qui tente pourtant de l’aider. Un jour, l’équipe de tournage a justement assisté à la première rencontre des deux femmes après plusieurs mois. «J’ai pris Mélanie, la mère, dans mes bras et je l’ai bercée, alors que sa fille lui criait dessus, raconte très ému Jean-Marie Lapointe. Je n’avais jamais réussi à le faire pour ma propre mère…»
Dans le silence qui suit, une intervenante de Portage, un centre de thérapie pour toxicomanes, lance alors ce cri du cœur dans l’amphithéâtre: «Les autres me disent que je dois maintenir une distance professionnelle, mais moi je sens qu’il faut que je les prenne dans mes bras, les kids, témoigne la jeune femme. Le lien avec eux s’exprime de cette façon.» Opinant de la tête, le conférencier remarque qu’il faut «mettre notre cœur au service de l’autre en habitant nos gestes.»
Parfois, cependant, les autres nous détruisent émotionnellement, comme le confie un autre étudiant. Il raconte les constantes rechutes de son ami alcoolique, qui n’hésite pas à lui mentir. Le conseil de l’animateur de Face à la rue, qui propose régulièrement aux itinérants des selfies avec le Gémeau qu’a valu la série en 2018 puisqu’ils en sont les vedettes: «Les prendre là où ils sont, et non pas là où l'on voudrait qu’ils soient.»