22 septembre 2026
La rectrice défend la mission universitaire à l'ère de l'intelligence artificielle
Lors du discours de la rentrée, Sophie D'Amours a lancé un plaidoyer pour une Université Laval forte, indépendante et digne de confiance, comme «bien commun essentiel à la démocratie»

Au discours de la rentrée, devant le Conseil universitaire, Anne-Marie Laflamme, secrétaire générale, Sophie D'Amours, rectrice, André Darveau, vice-recteur exécutif et vice-recteur aux ressources humaines et aux finances, Cathia Bergeron, vice-rectrice aux études et aux affaires étudiantes, responsable de la santé, et Eugénie Brouillet, vice-rectrice à la recherche, à la création et à l'innovation.
— Yan Doublet, Université Laval
D'entrée de jeu, la rectrice fait un constat inquiétant. Avant même la montée en puissance de l'intelligence artificielle (IA), les universités faisaient face à de grands bouleversements. Le contexte politique et social actuel, surtout celui au sud de la frontière, se définit par une montée de la désinformation, une polarisation des idées, une contestation accrue des experts, un recul de la liberté académique et une difficulté croissante à distinguer le vrai du faux.
Les universités sont sous pression à plusieurs endroits sur la planète. Leur valeur sociale a même été remise en question dans un rapport déposé récemment sur le bureau du président américain.
«La vie en société ne peut pas fonctionner durablement si l'on ne dispose plus de règles et de repères communs pour établir les faits. Lorsque chacun possède sa propre réalité, le débat devient extrêmement difficile. On vit alors dans des chambres d'écho et des mondes parallèles. Et lorsque nous ne partageons même plus une réalité commune, ceux qui ont le plus de pouvoir, le plus d'argent, le plus d'audience ou les algorithmes les plus performants peuvent progressivement imposer leur récit. C'est là que la question de la démocratie rejoint celle de l'université», explique Sophie D'Amours.
C'est pourquoi, selon elle, la société a besoin d'institutions indépendantes et fortes dans un monde où les discours divisent les groupes et engendrent des affrontements. La dynamique du «diviser pour régner» est dangereuse, d'autant plus lorsqu'elle s'accompagne d'une concentration du pouvoir.
«Nous avons besoin de chercheurs indépendants et rigoureux. Et d'universités capables d'étudier, de questionner et de critiquer librement toute idée, découverte, œuvre, pratique, organisation ou institution. Tous ces acteurs, qui se trouvent au cœur même des universités, se doivent d'agir de façon à convaincre qu'ils méritent d'être crus», poursuit-elle.
Ce n'est pas que l'Université possède la vérité, insiste Sophie D'Amours. Mais plutôt parce qu'elle possède une méthode responsable et établie pour la chercher. «La science ne dit pas: “Voici la vérité, parce que nous sommes les experts”. Elle distingue l'opinion des faits par sa méthode.»
La rectrice décrit la science comme une extraordinaire discipline intellectuelle, qui repose sur le doute, la preuve, la possibilité d'être remise en question – voire contredite –, la réplication et la critique. Aussi, sur la possibilité de reconnaître qu'elle s'est trompée.

Anne-Marie Laflamme et Sophie D'Amours
— Yan Doublet, Université Laval
L'enjeu de l'IA
«L'IA représente probablement l'une des plus grandes occasions scientifiques de notre génération, souligne d'emblée Sophie D'Amours. Elle peut analyser des volumes de données inimaginables. Elle peut générer des hypothèses. Accélérer certaines expériences. Elle peut nous aider à concevoir de nouveaux matériaux, à comprendre des maladies, à mieux modéliser les changements climatiques et à résoudre des problèmes qui semblaient auparavant hors de portée», reconnaît-elle.
Seulement, ces immenses capacités doivent être encadrées pour une utilisation éthique et responsable. «Nous devons comprendre ce que change l'IA et comment elle transforme à vitesse grand V la société.»
Maintenant qu'il est possible d'obtenir une réponse instantanément, le défi n'est plus d'avoir accès au savoir, mais plutôt d'avoir la capacité de juger ce savoir.
«Une IA peut produire une réponse extrêmement convaincante et pourtant fausse. Elle peut reproduire un biais. Elle peut générer une hypothèse sans preuve suffisante. Elle peut donner une apparence d'expertise à une information qui ne l'est pas», met en garde la rectrice.
«L'IA peut accélérer la production de connaissances. Elle ne doit jamais accélérer notre renoncement à les vérifier. Une machine peut produire une réponse. Elle ne peut pas décider à notre place ce qui mérite d'être fait», ajoute-t-elle.
Repenser l'université
Ce nouveau paradigme oblige à repenser le rôle des universités, estime Sophie D'Amours.
«L'IA peut rédiger un texte, résoudre un problème, analyser un ensemble de données ou programmer une application en quelques secondes. “Qu'allons-nous enseigner?”», peuvent se demander plusieurs.
«Je crois que la réponse est plus de connaissances et de jugement. Nous devons apprendre à nos étudiants à poser de meilleures questions, à reconnaître une bonne preuve, à détecter une information trompeuse, à comprendre l'incertitude et la complexité, à confronter des points de vue, à reconnaître les biais et à prendre la responsabilité de leurs décisions.»
Assurer la confiance
En marge de son discours, la rectrice a confié à ULaval nouvelles que l'Université Laval réalise des actions concrètes pour assurer la confiance du public envers l'établissement et relever le défi de l'IA.
«Le dialogue social est essentiel parce que la science et les faits sont parfois contestés ou mal compris. Notre chantier d'avenir Les sciences, les savoir et la société nous permet d'aller à la rencontre des gens avec des projets grand public comme La science, pas si compliqué, qui s'adresse aux élèves du primaire, et la plateforme Web NutriFAQ, qui donne des astuces pour bien s'alimenter. Il y a une douzaine de projets du genre, en cours ou complétés.»
Dès 2024, l'Université a également pris les rênes pour guider et encadrer l'utilisation des outils d'IA en enseignement, en apprentissage, en recherche et dans l'administration.
«Dans tous les programmes d'études, des dizaines de cours abordent les enjeux de l'IA. Bientôt, tous les étudiants auront réfléchi aux impacts de l'IA dans leur discipline», enchaîne-t-elle.
De plus, l'Université a su devenir pionnière en recherche sur l'IA avec l'Observatoire international sur les impacts sociétaux de l'IA et du numérique (OBVIA), qui identifie les enjeux sociétaux des technologies numériques.
«L'OBVIA développe une recherche centrée sur l'humain grâce à l'apport de quelque 300 chercheurs d'universités québécoises et d'ailleurs. En parallèle, une autre entité, l'Institut intelligence et données (IID), travaille au développement d'une IA souveraine et responsable.»
Selon Sophie D'Amours, ces exemples illustrent que l'Université s'est mobilisée en amont et multiplie les initiatives liées à l'IA. «Dès le départ, nous avons établi des règles communes et des principes directeurs d'utilisation pour respecter notre responsabilité scientifique et protéger notre politique sur la liberté académique.»
Dès cet automne, l'Université va plus loin avec l'annonce d'un forum sur l'IA pour débattre de scénarios d'avenir. «Nous allons y discuter et réfléchir à des stratégies sur les avenues pour transformer l'Université et, surtout, à comment nous souhaitons la transformer.»
Avec ces mesures et résultats tangibles, la rectrice espère assurer la confiance du public. Parce qu'il ne suffit pas de demander à la société de faire confiance à l'université parce que c'est l'université.
«Nous devons lui donner toutes les raisons de nous croire. Nous devons montrer que nous sommes capables de produire des connaissances utiles et de nous adapter aux réalités de notre temps. De reconnaître nos limites. De parler simplement. De dialoguer avec ceux qui ne sont pas d'accord avec nous. Et de rester indépendants, y compris lorsque nos conclusions dérangent. Parce que l'université n'est pas une force partisane ou de militantisme. Elle est une force intellectuelle.»
Pour lire l'intégralité du discours de la rentrée


















