
Des femmes trompées
Des scientifiques étrangères ont
le sentiment d'avoir été flouées en répondant
à l'invitation d'immigrer au pays
par Jean Hamann
Être femme et scientifique n'est pas toujours facile
au Québec. Alors, on imagine sans peine que les femmes
scientifiques qui sont aussi immigrantes partent avec deux prises
contre elles lorsque vient le temps de chercher un emploi dans
leur domaine. Et cela, sans compter les obstacles supplémentaires
que viennent ajouter les ordres professionnels dans les champs
qui tombent sous leur juridiction.
Ces difficultés ne sont cependant pas la principale source
de frustration exprimée par les femmes qui ont pris la
parole lors du dernier Midi rencontre de la Chaire CRSNG/Alcan
pour les femmes en sciences et génie qui se déroulait
le 16 mars. Ce que ces scientifiques qualifiées venues
d'Europe, d'Afrique et d'Amérique du Sud ne prennent pas,
c'est que le Québec et le Canada soient venus "les
chercher" chez elles, à grands coups de campagnes
de promotion, en leur promettant qu'il y avait une place et de
l'emploi pour elles dans notre pays.
Le cas d'Abibata Ouattara et de son conjoint, Darius Tsé,
illustre bien le difficile parcours qui attend les scientifiques
immigrants dans notre société qui s'autoproclame
ouverte aux étrangers. Arrivés au Québec
en 1995 pour y faire des études supérieures, ces
deux ingénieurs originaires de la Côte d'Ivoire
choisissent de s'y établir définitivement en 2000.
Leurs diplômes d'ingénieurs facilitent évidemment
leur demande pour rester au pays, mais ils ne leur ouvrent pas
pour autant la porte à des postes d'ingénieurs.
"On ne nous convoque même pas aux entrevues pour nous
donner la chance de faire nos preuves", déplore Abibata
Ouattara.
Entre temps, arrivent un premier enfant, puis un second dont
la santé est très fragile. Pour subvenir aux besoins
de sa famille, Darius Tsé, qui avait commencé un
doctorat, accepte des emplois au salaire minimum. "Nous
avons été forcés de renoncer à nos
capacités et à nos compétences et d'accepter
des emplois précaires", affirme Abibata Ouattara.
Pour augmenter leurs chances de trouver un emploi, elle et son
conjoint ont fait ce que beaucoup d'immigrants qualifiés
font pour sortir de la précarité: ils sont retournés
aux études elle au doctorat en génie civil
et lui au baccalauréat en génie électrique
- pour acquérir de nouvelles compétences. "Deux
parents aux études avec de jeunes enfants, c'est dur pour
la famille et c'est dur pour les études. On se sent très
isolés", confesse-t-elle.
L'oeil étranger
Isabelle Vitté-Mony a eu plus de chance puisqu'elle
et son mari ont toujours travaillé depuis qu'ils sont
débarqués de France avec leurs trois enfants, en
août 1994. Dans leur cas, les conditions gagnantes étaient
réunies avant le départ, réalise-t-elle
à rebours. "Il avait fallu deux ans de préparation,
mais nous avions un visa canadien de résident permanent
avant de quitter la France. En plus, nous avions tous les deux
un doctorat et ce diplôme constitue une carte de visite
reconnue mondialement", constate celle qui occupe aujourd'hui
un poste de conseillère scientifique chez Gestion SOVAR.
Malgré ces cartes gagnantes dans son jeu, Isabelle Vitté-Mony
constate que c'est toujours grâce à un étranger
qu'elle a obtenu chacun de ses emplois. "Les immigrants
ne nous voient pas du même oeil que les Canadiens. Ils
reconnaissent nos compétences et ils comprennent les difficultés
que nous rencontrons", explique-t-elle.
Selon Nadia Lakrouz, du Comité sectoriel d'adaptation
de la main-d'uvre, personnes immigrantes (CAMO-PI), la société
québécoise ne semble pas réaliser l'importance
que prend l'immigration dans le développement économique
du pays. "Au cours des prochaines années, plus de
60 % de la croissance de l'emploi sera attribuable aux immigrants,
dit-elle. Dans les grandes entreprises comme Lavallin, où
on trouve des employés d'une quarantaine de nationalités,
l'ouverture à la main-d'uvre immigrante qualifiée
n'est pas un problème. Dans les PME, c'est plus difficile.
Il y a une méconnaissance du potentiel des immigrants
et les dirigeants ne veulent pas prendre le risque de la gestion
de la diversité. Même dans le milieu universitaire,
l'origine ethnique des minorités visibles peut les desservir."
La Chaire CRSNG/Alcan avait inscrit la problématique des
femmes scientifiques immigrantes à son agenda "parce
qu'il y a eu beaucoup de demandes en ce sens", a souligné
Claire Deschênes, titulaire de la Chaire. "Il y a
eu une évolution, mais la question de l'emploi est encore
difficile au Québec pour les scientifiques immigrantes,
comme ça l'est ailleurs pour les étrangers, peu
importe le pays", estime-t-elle. Exact, ont reconnu les
participantes, à la différence près que
ces pays ne leur ont pas fait miroiter un emploi dans leur domaine
si elles acceptaient la grande invitation.
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