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9 mars 2000 ![]() |
Débattre de l'histoire amène parfois à
de ces détours! L'espace d'une discussion, les invités
de la chaire publique de l'Association des étudiants de
Laval inscrits aux études supérieures (AELIÉS)
ont réussi à parler d'entomologie, du projet de
loi fédéral sur la clarté et du National
Post, tout en discutant du thème, "La vision dualiste
de l'histoire." Le débat, qui se déroulait
récemment à l'agora du pavillon Alphonse-Desjardins,
réunissait trois amoureux des relations québéco-canadiennes:
Guy Laforest, politologue à l'Université Laval,
l'ancien chef libéral Claude Ryan et Hugh Segal, président
de l'Institut de recherche en politiques publiques, (IRPP) et
ancien chef de cabinet de Brian Mulroney.
Alors qu'à quelques kilomètres du campus, le réalisateur Pierre Falardeau reconstituait, ce jour-là, dans la Citadelle, les derniers instants des Patriotes pendus en 1837, afin que les Québécois s'approprient véritablement cet épisode historique, Guy Laforest a osé jeter un pavé dans la mare dès le début de la discussion. Non, il ne souscrit pas à cette vision d'une histoire canadienne forcément dualiste. Tout au plus observe-t-il que le Québec se trouve traversé par des courants parfois centralisateurs, comme entre 1864 et 1867, ou au contraire décentralisateurs. Tout en observant qu'un champ scientifique historique autonome a pris son envol au Québec avec ses propres revues et ses propres associations, Guy Laforest s'interroge à voix haute sur la place qu'occupe l'histoire dans notre société.
"Je pense que la place que l'histoire occupe est démesurée quand on la simplifie et que cela emprisonne la réflexion, indique-t-il. Il faut reconnaître et déplorer l'utilisation partisane de l'histoire. Par contre, cette histoire ne me semble pas assez présente dans notre enseignement, et les journalistes ne disposent pas de connaissances historiques suffisantes pour expliquer le présent." Par ailleurs, les trois conférenciers en conviennent volontiers, les chercheurs examinent les événements historiques avec les lunettes qui correspondent à leur époque. "C'est différent d'un travail de dissection sur les insectes, remarque Claude Ryan, l'histoire ne peut être neutre. "
Tout en soulignant l'importance de prendre en compte l'existence de deux majorités linguistiques au Canada, l'ancien directeur du Devoir remarque que la dualité canadienne fait de moins en moins recette. Le multiculturalisme amène une vision historique différente, puisque les Canadiens de l'Ouest considèrent désormais les francophones comme un groupe minoritaire semblable aux autres, qu'ils soient Ukrainiens, Sikhs ou Polonais. D'autant plus, renchérit Guy Laforest, que les Cartier ou Laurier n'ont pas assez protégé les droits des minorités linguistiques hors Québec en bâtissant l'Acte de l'Amérique du Nord britannique en 1867.
De la diversité avant tout
Cet effritement de la réalité francophone dans
certaines régions canadiennes pourrait conduire au glissement
vers une histoire unique, officielle, afin de renforcer l'unicité
du pays. Une tendance contre laquelle s'insurge Hugh Segal. "Cette
idée qu'une interprétation partisane des événements
risque de provoquer l'éclatement du Canada est une idée
du XIXe siècle, assure-t-il. Dans un pays multinational,
il faut au contraire se montrer sensible aux différentes
façons de voir l'histoire." Selon lui, la manière
dont on aborde les différents mouvements culturels et sociaux
d'une période donnée a tout autant d'importance
que les événements eux-même. Mais il demeure
essentiel, pour l'ancien candidat à la direction du Parti
conservateur, de conserver des liens culturels serrés avec
les autres Canadiens.
Hugh Segal souligne ainsi que l'Institut de recherche en politiques
publiques tente de jeter un pont entre anglophones et francophones
en distribuant, par exemple, une version en anglais des textes
produits à l'occasion de l'Union sociale. De son côté,
Guy Laforest fait valoir que les professeurs de science politique
de l'Université Laval ont à cur la poursuite du
dialogue avec les chercheurs d'autres provinces, puisqu'ils ont
bâti un solide réseau scientifique pancanadien. Il
suggère même aux Québécois francophones
de se mettre à lire le National Post, pour mieux
comprendre la façon dont évolue l'opinion publique
au Canada anglais.
De son côté, Claude Ryan - qui juge le Post
"trop orienté" - craint qu'on soit en train d'oublier,
du côté d'Ottawa, le secret de la recette canadienne
basée sur le dialogue mutuel et la prépondérance
de la parole sur l'écrit. "On veut imposer d'en haut
ce projet de loi C20 sur la clarté, alors que la méthode
canadienne consiste justement à chercher une solution ensemble",
dit-il. On le voit, la façon dont les contemporains abordent
l'histoire a des répercussions immédiates sur leur
manière d'envisager la politique.
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