![]() |
5 octobre 1995 ![]() |
LE PRIX D'UN CANAP�
L'argent ou la bouffe? Un peu de l'un et un peu de l'autre, r�pond notre cerveau. L'important, c'est le plaisir.
Le plaisir sous toutes ses formes - manger, boire, voir, entendre, toucher, caresser, s'amuser et poss�der - peut-il gouverner les comportements humains? Le physiologiste Michel Cabanac le croit. �Le plaisir pourrait bien �tre la monnaie d'�change utilis�e par notre cerveau pour �valuer la rentabilit� de chaque comportement dans une situation donn�e. Lorsqu'il y a conflit entre plusieurs comportements et que nous devons choisir, nous agissons alors de fa�on � maximiser le plaisir�.
Une exp�rience in�dite r�alis�e dans son laboratoire de la Facult� de m�decine, et dont il vient de publier les r�sultats dans la revue scientifique Appetite, appuie son hypoth�se. Dix �tudiants recrut�s sur le campus ont �t� plac�s dans une situation o� le d�sir de conserver une somme d'argent, qu'ils venaient de recevoir en �change de leur participation � l'exp�rience, �tait confront� au plaisir de manger des canap�s.
Lors de la premi�re rencontre, chaque �tudiant recevait 12 $ � son arriv�e puis il �tait invit� � manger des canap�s � volont� et � attribuer, � chacune des dix vari�t�s disponibles, un indice de saveur. Les canap�s neutres �taient cot�s 0, ceux au go�t plaisant recevaient un score plus �lev� que 0 et les mauvais, un score sous 0 (aucune �chelle pr�cise n'�tait impos�e aux sujets). Lors de la rencontre suivante, chaque sujet recevait 12 $ � son arriv�e puis passait � table, mais cette fois il devait payer pour ses petits canap�s. La tarification, pour chaque sujet, a �t� �tablie en fonction des indices de saveur qu'il avait exprim�s lors du premier test, les meilleurs canap�s co�tant plus cher. De plus, pour chaque canap� class� franchement mauvais qu'il mangeait, le sujet recevait une petite somme d'argent plut�t que de payer. Lors des rencontres trois et quatre, la tarification pour les bons canap�s et la r�tribution pour les mauvais �taient progressivement hauss�es.
Comment r�agissent les sujets? Tel que le gros bon sens le sugg�rait, ils optent pour les bons canap�s lorsque les prix augmentent moins vite que l'indice de saveur, ignorant totalement les trois vari�t�s les moins app�tissantes. Lorsque les prix augmentent au m�me taux que l'indice de saveur, les sujets modifient leur comportement et mangent quelques canap�s de chacune des vari�t�s. Enfin, lorsque les prix augmentent plus rapidement que l'indice de saveur, les sujets d�laissent les meilleurs canap�s et se rabattent sur les mauvais ainsi que sur ceux jug�s peu savoureux.
�Les sujets, soumis � une contrainte budg�taire, ont adopt� un compromis entre le go�t et le prix, ce qui est, � prime abord, peu �tonnant, commente Michel Cabanac. Mais, en y regardant de plus pr�s, ces r�sultats sont loin d'�tre banals et d�passent les consid�rations de la micro-�conomique puisqu'ils nous renseignent sur les m�canismes sous-jacents aux choix effectu�s. Les d�cisions semblent �tre prises en fonction de la somme math�matique du plaisir de manger de bons aliments et du plaisir de conserver l'argent, de fa�on � maximiser le plaisir. Ainsi, des motivations aussi diff�rentes que l'amour de l'argent et le d�sir de prendre un bon repas sont de m�me nature et se d�finissent en fonction du plaisir. Tous les comportements humains pourraient ainsi �tre motiv�s en fonction de la monnaie commune que constitue le plaisir.�
Pour ceux que le plaisir int�resse, il faudra surveiller, en octobre, la parution, chez Liber, du livre de Michel Cabanac intitul� La qu�te du plaisir.
JEAN HAMANN
-30-