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5 octobre 1995 ![]() |
HISTOIRE
Notre ma�tre le pr�sent
L'interpr�tation des lieux historiques n'est pas innocente. Elle est souvent impr�gn�e des valeurs du temps.
Le pass� peut-il se r�inventer? Les gouvernements poursuivent- ils des buts inavou�s lorsqu'ils d�cident d'investir dans la restauration de tel ou tel lieu historique? Quels �l�ments doivent �tre mis en valeur pour expliquer la vie d'antan? Voil� quelques unes des questions auxquelles Patrice Groulx et Alain Roy ont tent� de r�pondre en �tudiant le ph�nom�ne de multiplication des lieux historiques, dot�s de centres d'interpr�tation ou de mus�es, entre 1965 et 1985, dans la r�gion de Qu�bec. Les r�sultats de recherche de ces deux �tudiants en histoire vient d'ailleurs de faire l'objet d'une publication dans la Revue d'histoire de l'Am�rique fran�aise.
En d�broussaillant le sujet, les chercheurs ont constat� que les lieux historiques brillent pas leur absence avant les ann�es cinquante. Le gouvernement se pr�occupe peu de conserver les traces du pass� et laisse ce soin aux institutions religieuses racontant l'histoire de leur communaut� � travers la visite des b�timents qui les abritent. � cette �poque, on s'adresse avant tout � un public cultiv� qui se plonge dans le pass� avec nostalgie. La situation change du tout au tout � l'aube de la R�volution tranquille, alors que la valorisation de l'Histoire concourt � l'affirmation de l'identit� qu�b�coise. De la ceinture fl�ch�e � la charrue, en passant par la vaisselle ou les fen�tres, le patrimoine conquiert ses lettres de noblesse car il permet d'�voquer un cadre de vie.
L'objet et son contexte
�Dans les lieux priv�s, comme le Moulin de Beaumont restaur� en 1958, on montre des objets disparates, des chaises ou des moulins � carder, d�pos�s simplement dans une pi�ce, explique Alain Roy. Les centres d'interpr�tation, par contre, essayent de rendre l'histoire vivante en expliquant d'avantage le contexte qui entoure les pi�ces expos�es.� Le gouvernement se lance alors dans un vaste chantier, la reconstitution de Place royale, mais une reconstitution en quelque sorte orient�e. En effet, les architectes mettent l'accent sur le pass� fran�ais de Qu�bec, en n'h�sitant pas, parfois, � arranger la r�alit� historique en niant les �l�ments architecturaux britanniques. Selon les deux �tudiants, ce parti pris d'accentuer la pr�sence fran�aise dans la ville correspond au d�sir des autorit�s politiques de renforcer la coh�sion d'une soci�t� dont la modernisation menace l'identit�.
La mani�re d'interpr�ter les �v�nements du pass� ou de consid�rer les personnages historiques varient �galement d'une g�n�ration � l'autre. Si, dans les ann�es cinquante, le r�gime seigneurial incarne surtout la soci�t� traditionnelle empreinte de nostalgie, dans les ann�es soixante-dix on lui attribue une vision plus moderniste. Selon cette interpr�tation, le seigneur contribue � moderniser sa propri�t� en installant, comme l'expliquent Alain Roy et Patrice Groulx, �un outillage neuf au moulin, en meublant son manoir au go�t du jour ou encore en plantant des arbres aux essences nouvelles.�
Cartier et Champlain n'�chappent pas � ce d�poussi�rage du pass�. Dans les premiers lieux historiques comme le Parc Cartier -Br�beuf, les monuments comm�moratifs mettent l'accent sur la mission �vang�lique de l'explorateur envoy� par Fran�ois 1er pour porter la bonne parole aux sauvages. � l'ouverture du Centre d'interpr�tation, en 1972, on insistera beaucoup plus sur son esprit d'ouverture aux autres et ses talents d'entrepreneur. De la m�me fa�on, certains �v�nements historiques semblent parfois pass�s sous silence. �Au Parc de l'artillerie, qui regroupe dans le Vieux-Qu�bec notamment l'Arsenal et la Redoute, on �voque les occupations militaires successives sans jamais parler de conflits, explique Patrice Groulx. Le premier �tage est consacr� au R�gime fran�ais, et l'autre au r�gime anglais sans qu'on parle jamais de batailles.� Les Am�rindiens paraissent absents, pour leur part, du discours historique. Etres de tradition, la question de leur �volution historique demeure en suspens. Leur pass� reste encore � inventer.
PASCALE GU�RICOLAS