Vie universitaire

Trois questions à Martin Pâquet

Sur le débat entourant l'anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham

La polémique sur la célébration du 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham fait couler beaucoup d’encre ces jours-ci. Invoquant le devoir de mémoire, les partisans de ces célébrations affirment qu’on ne peut passer sous silence cet événement historique. De leur côté, les opposants soulignent qu’il est aberrant de rappeler ce triste épisode de notre histoire. Rencontre avec l’historien Martin Pâquet, spécialiste de la culture politique québécoise et canadienne.

Q Doit-on célébrer ou non le 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham?

R Il est clair qu’il n’y a pas matière à célébrer. En effet, la mémoire d’une communauté ne célèbre pas une défaite et, en histoire, cette question n’a pas de sens. Certains parlent de «devoir de mémoire» ou encore de «devoir d’histoire» pour justifier la tenue de ces célébrations. Toutefois, l’histoire et la mémoire commandent une exigence éthique dans la façon de se rappeler et de se représenter, ce qui n’est manifestement pas le cas actuellement avec les deux éléments à caractère ludique proposés: un bal masqué et une «reconstitution historique» de la bataille avec des personnages déguisés. Ainsi, l’un des moments les plus importants de l’histoire québécoise est assimilé à un jeu. La volonté de s’amuser et de se divertir l’emporte sur le désir de comprendre. Ces simulacres du passé ne témoignent pas du nécessaire respect face aux faits historiques et aux personnes qui sont mortes ou qui ont tout perdu dans le contexte de cette bataille, sans compter le respect de ceux et celles qui, aujourd’hui, définissent leur appartenance en lien avec cet événement historique. De plus, l’esprit ludique favorise l’immédiat et le détail au détriment du long terme et de l’ensemble. En donnant dans la caricature amusante à des fins soi-disant pédagogiques, on privilégie l’affect immédiat au détriment de l’intellect. Si on veut vraiment «reconstituer» la bataille des Plaines pour «apprendre», soyons conséquents: reconstituons toutes les épreuves vécues par les soldats et par les habitants de Québec et des environs qui ont vu leurs terres brûlées et leurs vies brisées durant et après la bataille. La connaissance historique en serait plus entière!
 
Q Est-ce à dire qu’il vaudrait mieux passer cet événement sous silence?

R  Pas du tout. Au contraire, le rappel est essentiel. Car en histoire, rien n’est condamné à l’oubli, le rôle de l’histoire est justement de combattre l’oubli. Seulement, tout est dans la manière de se rappeler. L’idée la plus judicieuse consiste à commémorer un événement traumatisant de façon sensible et intelligente, à l’exemple des Acadiens qui ont souligné en 2005 le 250e anniversaire de la Déportation de leurs ancêtres. Il ne leur est pas venu à l’idée de «reconstituer» la Déportation à Grand-Pré. Ils ont plutôt érigé un monument près du lieu où avaient débarqué les troupes anglaises. Il y a eu aussi à Grand-Pré le Congrès mondial acadien où l’on a débattu du passé, du présent et de l’avenir du peuple acadien, etc. La commémoration n’a pas versé dans le dolorisme, mais a traduit leur maturité. Pourquoi ne pas s’en inspirer? On pourrait organiser des expositions et des conférences, mettre en œuvre un chantier de fouilles archéologiques sur les Plaines. Ce sont là des initiatives plus respectueuses de l’histoire et de la mémoire.

Q Quel aurait été l’avenir du Québec si, le 13 septembre 1759, les troupes de Montcalm l’avaient emporté sur celles de Wolfe?

R  Je ne le sais pas car, en histoire, on évite les spéculations. La victoire des troupes anglaises est un fait historique qui ne change pas au gré des interprétations. L’histoire n’est pas une fiction. Elle répond à un devoir de vérité et d’adéquation avec la réalité empirique, d’où l’importance de l’interpréter justement et de rappeler les faits historiques autrement qu’en organisant un bal masqué. Ce que je sais, par contre, c’est que la défaite des troupes françaises a eu des conséquences non seulement en 1759, mais également 250 ans plus tard, ce que les historiens ont amplement analysé.

        
Propos recueillis par Renée Larochelle

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