Vie universitaire

Raconter la guerre et ses dérives

Durant 25 ans, au-delà de la peur et des dangers, la journaliste Michèle Ouimet a arpenté les zones de conflit dans le monde pour rendre compte de leurs effets à hauteur d’humains

Par : Brigitte Trudel
Michèle Ouimet
Michèle Ouimet

«Je ne suis pas une spécialiste des stratégies militaires. Ce qui m'intéresse, c'est l'impact de la guerre sur les civils, les hommes, les femmes, les enfants.» Mettre un visage sur les populations touchées par les conflits armés, recueillir leurs témoignages, rendre compte de leur dévastation: c'est portée par cette vision que Michèle Ouimet a exercé son métier de reporter international.

La journaliste retraitée depuis deux ans du quotidien La Presse a bourlingué sans relâche de l'Afrique à l'Arabie Saoudite en passant par Haïti, le Pakistan, l'Afghanistan, la Syrie, l'Iran. Intense et passionnée, c'est l'urgence de raconter les guerres, les révolutions et les catastrophes naturelles qui l'a ramenée chaque fois sur le terrain, dans des zones souvent à haut risque.


« C’est difficile de vivre avec la détresse des gens sans pouvoir rien faire. On ressent beaucoup d’impuissance. »
Michèle Ouimet

C’est avec cette même intensité et cette même passion qu’elle s’est adressée aux étudiants du séminaire de maîtrise de Colette Brin, Problèmes contemporains du journalisme international, lors d’une présentation virtuelle.

Les risques d’un métier qui évolue

Parmi les sujets qui font l’objet de ce cours et interpellent particulièrement la professeure Brin: la santé mentale des professionnels des médias en zone de conflit. «Les risques psychologiques qu’ils encourent sont un enjeu important», estime-t-elle.

Michèle Ouimet est d’accord. Car ce métier, qu’elle qualifie de formidable, il use aussi. «C’est difficile de vivre avec la détresse des gens sans pouvoir rien faire. On ressent beaucoup d’impuissance», avoue-t-elle

Afghanistan, 2003. Au cours de sa carrière, Michèle Ouimet a séjourné près de 10 fois dans ce pays.

Bombes, snipers, cadavres, population affolée, collègues enlevés, torturés, tués: ces conditions difficiles font aussi partie de la réalité quotidienne. Au-delà de la peur qu’il faut savoir gérer sur place, il y a également les retours au pays, toujours difficiles tant pour soi que pour les proches, admet la journaliste.

«En 1994, quand je suis revenue de couvrir le génocide au Rwanda, j’ai probablement souffert du trouble du choc post-traumatique, raconte-t-elle. Mais je me suis “ramassée” toute seule. J’avais peur d’avouer mon état à mes patrons de crainte qu’ils ne me laissent pas repartir, qu’ils ne me croient pas assez forte.»

Afghanistan, 2003. Michèle Ouimet est en compagnie du photojournaliste à <em>La Presse, </em>Martin Tremblay. La camaraderie entre collègues, dit-elle, est une force importante sur laquelle miser.

À ce sujet, Michèle Ouimet assure que les choses ont évolué. «Désormais, des services et des programmes ont été mis en place pour assurer du soutien psychologique. Les patrons sont plus conscients qu’il en va de l’équilibre mental de leurs employés», explique-t-elle,

La révolution Internet

Mais le virage majeur, celui qui, selon Michèle Ouimet, a marqué le plus grand changement dans les conditions de travail des journalistes en zone de conflit, c’est l’arrivée d’Internet. «Je ne voudrais plus jamais travailler sans», lance-t-elle.

Elle se rappelle son premier séjour en Afghanistan, au milieu des années 1990, alors sous le contrôle des talibans. «J’étais complètement isolée, coupée de tout.» Trouver un téléphone satellite pour lui permettre de faire un seul appel à Montréal en deux semaines avait été un véritable casse-tête. Quant à donner la moindre nouvelle à son conjoint et sa fille? Impossible. Aujourd’hui, rester connecté «ne serait-ce que pour envoyer des textes», pouvoir suivre l’évolution des conflits par le Web ou les réseaux sociaux et garder le contact avec les proches restés à la maison, cela change tout, malgré les failles de la sécurité informatique.

Les femmes en zone de guerre

Aux étudiantes, Michèle Ouimet a tenu à rappeler que le fait d’être une femme n’est pas un frein à la pratique de ce métier. Au contraire, elle y voit divers avantages. «Par exemple, en Afghanistan, je pouvais porter la burqa. Je détestais cela, mais ce vêtement avec lequel je passais inaperçue assurait néanmoins ma sécurité.» Ses collègues masculins, qui n’avaient pas cette option, se trouvaient plus exposés aux dangers, dit-elle.


« Les femmes comptent pour la moitié de la population de tous les pays. Elles détiennent des morceaux importants de l’histoire. »
Michèle Ouimet

Autre avantage d’être une femme: celui d’avoir accès à un point de vue féminin sur les drames qui se jouent. Les femmes comptent pour la moitié de la population de tous les pays, fait valoir Michèle Ouimet. Elles détiennent des morceaux importants de l’histoire. «Au Pakistan, en Afghanistan, je recevais leurs confidences; elles me racontaient leur vie intime. Mes collègues masculins m’enviaient pour cela.»

En outre, la reporter précise qu’aucun chef de guerre n’a ignoré ses demandes d’entretien parce qu’elle était une femme. «Ne pas me regarder dans les yeux, refuser de me serrer la main, oui. Mais refuser de me parler, jamais.»

Pakistan, 2013. «Pour réaliser mes reportages, j’ai rencontré des gens très courageux, raconte Michèle Ouimet. Ça m’a beaucoup marquée.»

Redonner à partir de son expérience

Michèle Ouimet affiche beaucoup de générosité quand vient le temps de partager des trucs avec ceux et celles qui seraient tentés par ce type de carrière dans l'avenir. «Parler à des jeunes des coulisses de mon métier, redonner ce que j’ai reçu, c’est la moindre des choses», assure-t-elle.

Quelques conseils en vrac:

  • Ne pas viser les grandes analyses, mais raconter ce que l’on voit. Et parler au plus de monde possible
  • Trouver un bon «fixeur», ce guide local interprète et aide essentiel. À ce titre, les réseaux sociaux peuvent être très utiles
  • Contrôler le stress, sinon il part en vrille. Ne pas oublier de respirer, c’est important.
  • Faire attention à soi. Bien manger et dormir.
  • Accepter que les deux tiers du temps de travail servent à la logistique (se nourrir, se loger, se déplacer, gérer son matériel)
  • Tant pour préparer le départ que sur le terrain, ne pas hésiter à faire appel aux collègues, compatriotes ou étrangers. Miser sur cette solidarité.
  • Commencer par de plus petits conflits pour prendre de l’expérience. «Quand je suis partie pour le Rwanda en début de carrière, dit-elle, je n’étais pas prête.»
  • Être conscient du lien de dépendance avec les armées (canadienne ou étrangères), dont l’assistance est parfois nécessaire pour accéder aux zones dangereuses. Demeurer objectif.

Enfin, celle qui au fil des ans a reçu plusieurs récompenses, dont le prix le prix Judith-Jasmin de la Fédération des journalistes du Québec en hommage à sa carrière, a tenu à rappeler ceci aux étudiants: qu’il s’agisse d'élections provinciales ou du bombardement d’un hôpital au Liban, qu’il se pratique ici ou à l’autre bout de la planète, ce métier, demeure le même. «Notre but, c’est de raconter une histoire. Et chaque histoire a ses défis.»

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