Vie universitaire

Le progressiste et le conservateur

Pendant ses nombreuses années au pouvoir, le premier ministre Maurice Duplessis a eu un adversaire intellectuel de première force en la personne du père Georges-Henri Lévesque

Par : Yvon Larose
Le père Lévesque siégeant à la Commission royale d'enquête sur l'avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada.
Le père Lévesque siégeant à la Commission royale d'enquête sur l'avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada.
Dans les années 1930, 1940 et 1950, la société québécoise, traditionnelle, conservatrice et catholique, avançait progressivement vers la modernité. L'un de ses guides de l'époque a certes été le dominicain Georges-Henri Lévesque. Ce religieux engagé et optimiste, ce rassembleur tourné vers l'avenir, est considéré comme l'un des précurseurs du Québec moderne.

«Le père Lévesque était un sociologue à l'esprit analytique aiguisé, mais surtout un prêtre canadien-français influent et un habile polémiste, explique le chargé de cours au Département des sciences historiques, Jules Racine Saint-Jacques. Il s'est engagé sur les plans économique, social, épistémologique et culturel.»

Dans sa thèse de doctorat en histoire, Jules Racine Saint-Jacques s'attarde aux années 1932 à 1962 de celui qui fonda et dirigea la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval. En avril, dans le cadre de la Journée du livre politique du Québec, il recevait deux prix prestigieux pour l'excellence de sa recherche doctorale. Ce sont le prix de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant et celui du ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec/ministère des Affaires étrangères de France.

La rencontre entre le chercheur et son sujet de thèse s'est faite par hasard. «En faisant des recherches dans les débats reconstitués de l'Assemblée nationale, raconte-t-il, j'ai remarqué que le religieux s'y trouvait mentionné à quelques reprises par le premier ministre conservateur Maurice Duplessis et ses ministres, et jamais de manière très flatteuse. Ce prêtre semblait être une épine dans le pied du premier ministre.»

Le chargé de cours qualifie d'«absolument fascinante» la période comprise entre les années 1930 et 1950 au Québec. Il y avait à cette époque, certes, la figure paternaliste et autoritaire de Duplessis, qui fut au pouvoir de 1936 à 1939, puis de 1944 à 1959. Mais il y eut surtout «un incroyable bouillonnement d'idées et de débats». «La grande crise économique de 1929-1939, dit-il, a été vécue comme l'échec final du modèle capitaliste industriel. Plutôt que de se laisser abattre, la plupart des intellectuels canadiens-français ont voulu y voir l'occasion d'un nouveau départ. Sur les ruines du libéralisme sauvage, ces catholiques souhaitaient bâtir un ordre social recentré sur l'humain et les valeurs chrétiennes. Ce qui a donné lieu à un foisonnement de projets.» L'un d'eux fut la fondation, par le père Lévesque en 1938, de l'École des sciences sociales, politiques et économiques à l'Université Laval. En 1943, l'École devint la Faculté des sciences sociales. «À compter de 1938, souligne Jules Racine Saint-Jacques, le dominicain occupe une place centrale au sein de l'intelligentsia canadienne-française. Il est regardé comme un intellectuel de référence, un peu comme ce que Lionel Groulx avait représenté pour la jeunesse des années 1920-1930.»

Georges-Henri Lévesque avait réuni autour de lui des professeurs qui produisaient sur la société québécoise un savoir critique au potentiel plus ou moins subversif aux yeux de l'idéologie dominante. Le régime clérico-nationaliste unioniste, quant à lui, avait comme valeurs notamment la primauté absolue de la paix et de l'ordre, la valorisation de la famille et l'agriculturisme. Une lutte idéologique était inévitable. Elle mettra toutefois quelques années avant d'advenir. Jusqu'à 1949, une certaine «bonne entente» règne de part et d'autre. En 1945, le gouvernement nomme le père Lévesque au Conseil supérieur du travail pour un mandat de trois ans.

En 1946, le père Lévesque signe un article polémiste dans la revue Ensemble! dans lequel il propose de considérer les coopératives de travailleurs comme des associations à vocation économique «non confessionnelles». «Dès lors, explique le chargé de cours, les tenants d'une Église hiérarchique exerçant une emprise totale sur la société québécoise lui feront une lutte sans relâche.»

En 1949, le père Lévesque est nommé à la Commission royale d'enquête sur l'avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada, dite commission Massey. «En participant à la commission Massey, le dominicain affiche clairement ses couleurs libérales aux yeux de l'unioniste Duplessis, affirme Jules Racine Saint-Jacques. Celui-ci le traite alors non plus comme un simple religieux ou comme un doyen universitaire, mais comme un adversaire politique déclaré.»

Le premier ministre affecte de voir dans son enseignement à la Faculté une menace pour l'intégrité nationale et religieuse du Québec francophone, d'où son célèbre syllogisme: «Qui dit social, dit socialisme, qui dit socialisme, dit communisme; donc, le père Lévesque, doyen de la Faculté des sciences sociales, est un communiste». Duplessis tentera par tous les moyens de mettre des bâtons dans les roues de ce dernier, notamment en 1951, en imposant son renvoi comme condition au versement d'un octroi important à l'Université Laval.

Autre pomme de discorde: le nationalisme. À cette époque, tous les Canadiens français, dont la plupart des politiciens et des intellectuels, notamment Duplessis, se reconnaissaient comme formant une nation distincte. Or, Georges-Henri Lévesque proposait, contre le nationalisme fermé et craintif de la survivance, un patriotisme canadien ouvert et confiant en la capacité des Canadiens français de faire jeu égal avec leurs compatriotes anglophones, cela dans le but de construire ensemble un pays ouvert sur le monde. Le dominicain démissionnera de son poste en 1955.

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