Vie universitaire

L'art de ficeler sa vie

Le droit, la politique, l'épidémiologie, la coopération internationale, la médecine et la musique ne sont parfois que des prétextes pour aller à la rencontre du monde

Par : Jean Hamann
Mathieu Forster s’est présenté dix minutes en retard à l’entrevue que lui avait fixée le Fil. Rien d'inhabituel, mais assez pour faire tiquer lorsqu'il s'agit d'un étudiant suisse. Lorsqu'il a spontanément admis souffrir d'un manque de ponctualité chronique, l'intégrisme de son «helvétitude» a été définitivement mis en doute. En retraçant les événements qui l'ont conduit d'une maîtrise en droit à l'Université de Neufchâtel à la médecine à l'Université Laval, en passant par un groupe de ska aux sonorités latines où il s'éclate à l'accordéon, on ne peut que constater qu'il fait aussi mentir les stéréotypes de rigueur et d'ordre accolés au montagneux pays qui est le sien et qu'il s'amuse à collectionner les expériences de vie comme un gamin qui ramasse des bouts de ficelle sans trop savoir ce qu'il en fera. 
   
Enfant, Mathieu Forster rêvait de devenir musicien ou médecin. Il a d'ailleurs fait quelques années de conservatoire en piano, mais son intérêt pour la musique classique n'a pas survécu à sa crise d'adolescence. Arrivent les études universitaires; il opte pour le droit. «J'ai commencé ce programme par accident, mais je l'ai terminé par intérêt, dit-il. J'ai pris goût à comprendre les forces qui régissent nos sociétés et qui se cachent derrière le pouvoir. Par contre, je n'ai jamais vraiment eu l'intention de faire carrière en droit», admet-il aujourd'hui. La chance, qui semble jouer un grand rôle dans ses choix de vie, place sur sa route deux professeurs qui l'éveillent au domaine de la santé publique. «J'avais enfin trouvé quelque chose qui m'appelait», se souvient-il. Le mémoire qu'il rédige sur les mesures de protection des travailleuses enceintes annonce la couleur des années qui suivront.
   
Il obtient sa maîtrise en droit en 1997, après quoi suivent quelques mois de réflexion où il renoue avec la musique et prend quelques cours d'épidémiologie à l'Université de Genève. Il travaille pendant six mois pour le Parti socialiste suisse afin de recueillir les 100 000 signatures requises pour soumettre à la consultation populaire un projet qui vise à démocratiser le financement du système de santé. «Nous avons obtenu les signatures, mais l'initiative a été balayée.» Le hasard, encore, le conduit chez Médecins sans frontières où il exprime le désir de travailler en Amérique latine. On l'envoie plutôt au Laos comme gestionnaire d'un projet qui porte sur la nutrition et la malaria dans des populations déplacées par le gouvernement.

Direction Canada
En 1999, il prend la décision de faire un retour aux études en épidémiologie. «En Suisse, un changement de cap de la sorte est plutôt mal vu», dit-il. Il décide donc de se tourner vers l'étranger, plus précisément vers l'Université de Montréal où il s'inscrit à la maîtrise. Pourquoi avoir choisi le Québec? «J'ai choisi le Canada, corrige-t-il, en raison de sa très bonne réputation en santé publique. Je sais que les choses ne sont pas parfaites dans les hôpitaux, mais les valeurs de solidarité et d'accessibilité qui sous-tendent votre système de santé sont uniques et je voulais connaître la société qui était derrière ça.»
   
Après avoir obtenu sa maîtrise, il entre à l'emploi du ministère de la santé suisse où il travaille notamment sur l'impact du virus du Nil sur la coqueluche. «Un jour, j'ai réalisé que je ne connaissais ni ce microorganisme ni cette maladie. J'ai aussi pris conscience que je ne serais jamais considéré sérieusement dans mon domaine si je n'étais pas médecin.» En Suisse, être admis en médecine nécessite de longues démarches. Il a alors 32 ans et il sent que le temps presse. Il fait donc une demande d'admission à l'Université Laval, qui dispose de deux places hors contingentement cette année-là. «En Suisse, mon parcours est vu comme une excentricité, le genre de choses que seuls les artistes font. Ici, mes expériences antérieures étaient considérées comme une richesse.»
   
Le voilà donc aujourd'hui en troisième année de médecine, en voie de réaliser l'un de ses rêves d'enfance. L'autre, la musique, il le vit au sein de I Skarbonari (www.myspace.com/skarbonari), un groupe qu'il a formé avec de vieux amis et dans lequel il se produit à l'accordéon-piano sous le pseudonyme de Mateo Fantini. «Ça libère le côté un peu plus fou de ma personne», reconnaît-il.
   
S'il est satisfait de la tournure qu'a prise sa vie, il est toujours aussi indécis sur la suite des choses, attendant peut-être un autre coup de fil de la chance. Entre temps, il continue d'amasser des bouts de ficelles, heureux de faire sans cesse de nouvelles rencontres le long de sa route. «Si je peux m'entendre avec une personne sur trois sur terre, ça fait deux milliards de personnes avec qui je peux partager des choses. Je cours après cette utopie.» Un jour peut-être, la vie, se faisant prestidigitateur, réussira d'un coup de baguette à nouer ces ficelles éparses. Si ça devait arriver, le fil conducteur s'imposera de lui-même, croit Mathieu Forster: la correction des inégalités en santé. Reste à savoir par quelle voie il s'y prendra pour démêler l'écheveau.

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