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Mystère sans magie pendant Noël

Promesse tenue ! J'ai lu Mystère sans magie du professeur Cyrille Barrette pendant les vacances de Noël et je l'ai trouvé très stimulant pour ma réflexion personnelle sur la méthode scientifique et l'importance de la science dans la vie humaine. J'ai trouvé particulièrement pertinente la conclusion de M. Barrette que «'l'usage de la raison (...) est indispensable pour vivre une vie d'humain civilisé, libre et éclairé d'aujourd'hui plutôt que celle d'un Primate de plus soumis aux lois de la jungle» et que «seule la vérité peut mener à la liberté» (p. 226). On croirait presque lire Benoît XVI, pour qui la raison et non la violence sont au coeur de la construction d'une société vraiment humaine. Sauf que pour M. Barrette, raison et foi sont deux contraires qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre, ce en quoi il démontre à mon avis une méconnaissance fondamentale de ces deux réalités.

En ce qui concerne la raison, M. Barrette voudrait restreindre celle-ci au seul domaine des sciences physiques, où elle a certainement fait ses preuves comme moyen d'acquérir des connaissances vraies sur le monde qui nous entoure. Cependant, depuis que nous possédons des témoignages écrits de l'activité rationnelle de l'être humain, nous voyons la raison aux prises également avec les grandes questions métaphysiques comme celle de l'existence de Dieu, en employant des raisonnements tout aussi rigoureux que ceux employés pour comprendre le monde physique. M. Barrette nous rappelle (p. 181) qu'un des articles importants du credo scientifique est le postulat que «tous les effets ont une cause et les causes sont fidèles ; elles ne sont pas fantaisistes, ni capricieuses : pour chaque phénomène il y a une cause ou des causes spécifiques, il ne peut pas être causé par n'importe quoi.» Appliqué à un univers tout entier composé d'êtres contingents, ce postulat conduit à poser l'existence nécessaire d'une cause non causée, car un tel univers ne peut avoir été causé par rien d'autre. Rien de plus rationnel. Ce qui est irrationnel, c'est de poser a priori que le champ d'action de la raison est restreint au seul monde matériel. Comment peut-on savoir cela ? Sur quelles preuves une telle affirmation s'appuie-t-elle ? M. Barrette admet que son matérialisme est «méthodologique» plutôt qu'ontologique, puisque la science ne peut pas démontrer l'inexistence du non matériel. Au nom de quoi donc doit-on se fermer à tout ce qui n'est pas physique ?

Quant au phénomène de la foi et à sa séparation complète de la raison, il est tout à fait faux d'affirmer, comme il le fait à la page 140 de son ouvrage, que «la pensée rationnelle des philosophes grecs n'est pas passivement tombée dans l'oubli mais a été activement occultée et opprimée par l'Église catholique». Les théologiens catholiques des premiers siècles ont adopté bon nombre de catégories philosophiques dans leur quête de compréhension de la révélation : «substance» et «accidents» pour la compréhension de l'Eucharistie, «nature», «personne» et «relation» pour ce qui est de la Trinité, pour ne donner que quelques exemples. À tel point qu'aujourd'hui Benoît XVI doit défendre les formulations traditionnelles de la foi contre des tentatives de déshellénisation qui selon lui auraient comme effet de faire perdre à l'éthique et à la religion leur force de créer une communauté et les feraient tomber dans le domaine de l'arbitraire personnel -- une «situation dangereuse pour l'humanité», car elle conduit ou bien au chaos social, où chacun suit sa volonté personnelle même au détriment de son prochain, ou bien à la dictature, où une personne ou un groupe d'individus particuliers impose sa loi aux autres (voir discours à l'Université Ratisbonne du 16 septembre 2006). Raison et foi sont deux voies d'accès au réel objectif, qui nous préservent de l'arbitraire du purement subjectif.

La raison entre en rapport avec la foi d'une autre manière également, qui protège le croyant de tomber dans la crédulité, attitude justement critiquée par M. Barrette comme amenant le crédule à se déconnecter de la réalité. Croire, c'est essentiellement faire confiance à un témoin qui dit avoir observé des faits auxquels le croyant n'a pas été présent. Si le témoin dit vrai, le croyant a accès aux connaissances de l'autre personne. Croire ce que d'autres nous disent est donc un facteur multiplicateur de connaissances et non pas une limitation : en partageant les connaissances des autres autour de moi, j'élargis mon monde. Toutefois, pour que l'acte de croire conduise à des connaissances vraies, il faut pouvoir se fier au témoin, et c'est là que la raison joue son rôle. Elle doit examiner la crédibilité du témoin et livrer un jugement quant à sa fiabilité. Dans le cas de la foi chrétienne, par exemple, elle devrait examiner l'historicité des documents fondateurs, la vie des témoins (leur disposition à accepter le martyre, par exemple), le mode de propagation de la foi (non violent ; dans des conditions de persécution systématique), etc. Si l'on ne soumet pas le témoin à l'examen par la raison, on croira n'importe qui, qui nous raconte n'importe quoi. Si c'est ça que M. Barrette comprend par la foi, je serais d'accord avec lui que celle-ci n'a rien à voir avec la raison.

PATRICK DUFFLEY
Professeur au Département de langues, linguistique et traduction

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

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