Société

Un homme et une femme

Selon Louis-Georges Tin, on ne naît pas hétérosexuel, on le devient 

Par : Renée Larochelle
Au 12e siècle, la valorisation culturelle du couple homme et femme s'impose avec l'émergence de la société courtoise.
Au 12e siècle, la valorisation culturelle du couple homme et femme s'impose avec l'émergence de la société courtoise.
«Pourquoi certains individus sont-ils attirés par les personnes de sexe opposé?» C’est la question pour le moins originale que pose Louis-Georges Tin dans son essai intitulé L’invention de la culture hétérosexuelle, publié récemment aux éditions Autrement. Lors d’une conférence publique donnée le 7 octobre dans le cours Diversité sexuelle et intervention sociale, ce littéraire et professeur à l’Université d’Orléans, aussi directeur du Dictionnaire de l’homophobie (PUF, 2003), a partagé les fruits de ses recherches portant sur la culture hétérosexuelle, c’est-à-dire l’ensemble des représentations qu’on se fait des relations entre les hommes et les femmes. 

«La culture hétérosexuelle n’est pas universelle et elle résulte d’une construction sociale, soutient Louis-Georges Tin. On pourrait établir une comparaison avec l’alimentation. Toutes les sociétés humaines comportent des pratiques alimentaires et ces pratiques sont indispensables à la survie des individus. Mais toutes les sociétés ne portent pas un culte à la gastronomie, comme c’est le cas en France, par exemple.» Dans son ouvrage, l’auteur montre que les pouvoirs dominants que sont la chevalerie, l’Église et, dans une moindre mesure, la médecine dans l’Occident chrétien au 12e siècle s’opposent à la valorisation culturelle du couple homme et femme qui s’impose avec l’émergence de la société courtoise. «La grande littérature chevaleresque est essentiellement un monde d’hommes, dit Louis-Georges Tin. Par exemple, l’honneur féodal et le culte de l’amitié entre les chevaliers et leurs compagnons qui partent ensemble pour faire la guerre sont au centre de La Chanson de Roland, chanson de geste de 4 000 vers écrite à la fin du 11e siècle. Pourtant, certains auteurs contemporains en ont fait une lecture hétérosexuelle en mettant de l’avant les amours de Roland et de sa fiancée Aude, un épisode très secondaire de l’œuvre et qui ne comporte que quelques vers.»

Le couple de l’heure
La tradition chrétienne étant fondée sur le refus de la chair, on comprend que l’Église catholique condamne la culture hétérosexuelle, mettant à l’index tous les traités d’amour courtois. «L’Église a combattu le mariage durant des siècles, affirme Louis-Georges Tin. Pour elle, il s’agit d’un pis-aller, quand on ne peut rester chaste. Le message qu’elle lance est qu’il vaut encore mieux se marier que de brûler en enfer.» Pour ne pas perdre tout contrôle sur ses ouailles, l’Église va exhorter les poètes à célébrer dignement l’amour entre l’homme et la femme en les invitant à retoucher leurs poèmes d’où toute idée de sexe sera exclue. Au 15e siècle auront ainsi lieu des concours de poésie mariale où la femme sera présente sans y être. Mais surtout, les auteurs et artistes seront incités à mettre sur un piédestal la première dame par excellence, c'est-à-dire la Vierge Marie. C’est ainsi que les premiers seins nus féminins qu’on verra apparaître sur des tableaux seront ceux de la mère de Dieu donnant la tétée à Jésus. 

À sa manière, la culture médicale s’opposera à la culture hétérosexuelle, notamment en pointant du doigt «la maladie d’amour», constate Louis-Georges Tin. De la fin du Moyen Âge au début du 17e siècle, les médecins parleront d’un échauffement chez ces femmes qui aimeront trop et tâcheront de refroidir la température trop élevée de leur corps en procédant à une saignée en bonne et due forme. Dans ses pièces, Molière, homéopathe avant la lettre, trouvera en l’amour le meilleur remède à la maladie d’amour dont souffrent plusieurs personnages de ses pièces. À partir du 19e siècle, en Occident du moins, on dira aux hommes et aux femmes que le mariage et l’entente amoureuse au sein du couple constituent la bonne voie à suivre. «Auparavant considérée comme une sorte de maladie, l’hétérosexualité est devenue la norme aujourd’hui, souligne Louis-Georges Tin. Tellement que l’hétérosexualité est un fardeau pesant pour les hommes et les femmes qui ne sont pas en couple à l’âge où la société juge qu’ils devraient l’être.»

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