Société

Trois questions à Réginald Auger

Sur les problèmes du patrimoine architectural à Québec

L’incendie du Manège militaire et les appels à sa reconstruction rapide ont relancé le débat sur les choix architecturaux à privilégier dans une ville patrimoniale comme Québec. Récemment, la ministre Christine Saint-Pierre s’inquiétait des conséquences d’une éventuelle démolition de la façade de l’église Saint-Vincent–de-Paul, située côte d’Abraham, sur la classification de l’UNESCO. En effet, ce bâtiment se trouve dans l’arrondissement historique du Vieux-Québec, classé patrimoine mondial. Par ailleurs, il a fallu que l’archéologue Réginald Auger et ses collègues du CÉLAT s’inquiètent publiquement du sort des vestiges archéologiques de l’îlot des Palais pour que le maire Régis Labeaume les rassure sur le fait que le projet de mise en valeur du Palais de l’intendant n’était pas mis aux oubliettes.

Q Comment expliquer l’état de certains chantiers dans une ville du patrimoine mondial comme Québec?

R Il faut éviter que Québec ne devienne une ville tape-à-l’œil. Je constate que l’on est pressé lorsqu’il s’agit du Manège militaire, un petit château français construit fin 19e, très cute par ailleurs avec sa toiture en pignons recouverte de cuivre. La décision de reconstruire très vite n’est peut-être pas avisée. Pourtant, les choses traînent pour Saint-Vincent-de-Paul et le Palais de l’intendant. Avant de reconstruire un bâtiment, il est nécessaire de comprendre son contexte en se basant sur la compréhension des faits historiques. Prenons l’exemple de la place Royale. Pour moi, il s’agit d’un décor de théâtre où l’on a évacué l’histoire de la ville qui ne concernait pas le régime français. En reconstruisant des maisons françaises coquettes pour montrer les grands jours de la Nouvelle-France, on a oblitéré tout un aspect de l’histoire de Québec, tout ce qui vient après 1760. L’archéologie permet justement de ne pas verser dans le nationalisme pour interpréter le passé d’une ville. Comme chercheur, il faut se battre pour faire comprendre à nos décideurs l’importance du patrimoine. Et le patrimoine, on ne l’achète pas chez Wal-Mart.

Q Est-on à l’abri de telles erreurs à Québec aujourd’hui?

R Si on efface complètement l’église Saint-Vincent-de-Paul, on commet la même erreur qu’à la place Royale, car cette église a eu une fonction importante dans la société pendant longtemps. Pour des raisons mercantiles, il est certain que le promoteur préférerait tout reconstruire avec du neuf et une «belle façade» comme celle de l’hôtel Palace Royal, plutôt que de garder la façade actuelle. Conserver le patrimoine coûte cher, mais cela donne des résultats si l’on pense à cette façade d’église intégrée dans un pavillon de l’UQAM, rue Saint-Denis à Montréal. La Ville de Québec avait donné au propriétaire de l’église Saint-Vincent-de-Paul la permission de la démolir s’il en gardait la façade, alors que le ministère de la Culture n’avait jamais été consulté à ce sujet. Je trouve inquiétante la position de la municipalité dans notre ville du patrimoine mondial. Je me souviens qu’au moment de notre lettre à propos de l’îlot des Palais, une fonctionnaire de la Ville de Québec chargée de l’urbanisme et du patrimoine a fait remarquer que cette église n’avait aucune valeur, car elle se trouvait à l’extérieur de l’arrondissement historique.

Q A-t-on tendance, à Québec, à moins bien protéger le patrimoine au-delà des murailles?

R L’hôtel Palace Royal et la Banque de Montréal à la place d’Youville illustrent très bien le manque de réflexion sur le milieu de vie urbain, même s’ils se trouvent à l’extérieur des murs. On n’arrive pas dans une ville comme on arrive dans un théâtre. De tels bâtiments nuisent à la qualité visuelle de la ville et ils ont des conséquences aussi pour la qualité de vie. Les courants d’air créés par le passage entre ces deux grands édifices rendent l’endroit sinistre. Une loi sur les biens culturels existe depuis 1972, mais c’est une loi qui n’a pas de dents. Les promoteurs comme celui qui a détruit l’église Saint-Vincent-de-Paul trouvent plus rentable de payer une amende minime de quelques centaines ou milliers de dollars plutôt que de retarder leurs projets. Des audiences publiques se dérouleront le 14 avril à Québec sur le projet de rajeunissement de cette loi pour qu’elle soit mieux adaptée aux besoins actuels, et l’association des archéologues du Québec à laquelle j’appartiens y déposera un mémoire.

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