Société

Trois questions à Maurice Doyon

Sur la crise alimentaire mondiale

Les instances internationales et les gouvernements se mobilisent pour trouver des solutions aux crises alimentaires qui secouent la planète après les émeutes qui ont eu lieu notamment en Haïti, en Égypte, en Côte d’Ivoire, au Maroc. Sur les marchés mondiaux, la valeur du kilo de blé a doublé en un an tandis que les prix du riz, du maïs et du soja connaissent des hausses vertigineuses. Un spécialiste des politiques agricoles, Maurice Doyon, professeur au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation, analyse les raisons de cette envolée des prix et évoque ses conséquences pour l’agriculture.

Q Qu’est-ce qui distingue cette crise alimentaire des précédentes qui ont frappé les pays les plus pauvres?

R La dernière crise remontait aux années 70 et était liée surtout à l’inflation due au prix du pétrole, alors que cette fois-ci il s’agit de la conjonction de plusieurs éléments. Dans un premier temps, on observe un changement dans les pays émergents qui passent des protéines végétales aux protéines animales. Le bœuf, par exemple, nécessite six fois plus d’énergie que les céréales, car il faut nourrir les bovins. En plus, les populations de ces pays s’enrichissent et leur consommation calorique augmente. Deuxième explication de la crise, la hausse du prix du maïs entraînée par la demande croissante pour l’éthanol, fabriqué à partir de cette céréale. De ce fait, des producteurs de blé ou de soja optent pour le maïs. L’augmentation du prix des céréales, moins disponibles, se répercute sur les pâtes, le pain, l’alimentation animale. Troisième point, les coûts de l’énergie ont aussi un effet sur les engrais chimiques et augmentent les frais de production agricole. Au Québec, on peut donc s’attendre à une hausse du prix de la viande, en particulier pour le bœuf et le porc. La crise ici reste relative, car la nourriture ne représente que 12 % de nos dépenses, contre 16 % pour la voiture.
 
Q Parmi les mesures annoncées par certains gouvernements, lesquelles vous semblent les plus intéressantes?

R Plusieurs pays émergents ou en développement ont malheureusement suivi les directives de la Banque mondiale qui leur recommandait d’abandonner l’agriculture de subsistance, comme le manioc, les céréales locales, au profit du sucre ou du café, afin d’aller chercher des devises. C’était vraiment stupide, car les Américains produisent à peu près les mêmes choses, en subventionnant à tour de bras le coton et le sucre. La hausse des prix des céréales est donc une bonne nouvelle pour les producteurs locaux, car elle va leur permettre d’être concurrents avec le blé américain. Sauf qu’il va y avoir un délai pour que ce système se mette en place. Certains pays, comme l’Argentine, ont décidé d’imposer une taxe à l’exportation. Cela empêche les agriculteurs de bénéficier des bons prix internationaux et enlève l’incitatif à produire plus, mais en même temps le pays conserve ses produits alimentaires. Je crois que la meilleure solution, c’est que le gouvernement favorise l’exportation et qu’en même temps il achète sur les marchés internationaux pour subventionner la consommation locale. Mieux vaut toujours laisser le marché aller pour ne pas limiter la production et entretenir le problème à l’infini.

Q Quelles répercussions pourrait avoir l’envolée des prix des céréales sur l’agriculture québécoise ou canadienne?

R Jusqu’à présent, les producteurs de céréales dans l’ouest étaient en désavantage par rapport à ceux d’autres pays qui pratiquaient le dumping. La hausse actuelle des prix représente de l’oxygène pour des agriculteurs qui étaient en train de mourir. Ils vont devenir la locomotive agricole du pays. Pour les productions animales au Québec, on est dans un entre-deux. Le prix du porc est bas pour l’instant, alors que les producteurs ont vu les coûts en alimentation et en énergie doubler. Plusieurs perdent tout actuellement et abandonnent cette production. Bientôt cependant, l’ajustement va se faire et le prix va commencer à monter.

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