Société

Parler pour parler

Le commérage auquel donnent lieu des émissions de téléréalité comme Loft Story renforcerait les liens sociaux

Par : Renée Larochelle
Il fut une époque pas si lointaine où, au Québec, l’une des activités favorites des gens qui sortaient prendre l’air sur leur balcon consistait à potiner sur leurs voisins. On jugeait sans avoir l’air d’y toucher les faits et gestes des autres personnes, critiquant l’une quant à sa curieuse façon d’étendre son linge, dénigrant l’autre pour sa fâcheuse manie de crier après ses enfants quand on ne supputait pas les chances d’une telle d’avoir un amant ou encore que son mari la quitte pour une autre. Avec la montée de l’individualisme et l’anonymat des banlieues, ce commérage n’a plus cours sur le seuil des chaumières, mais existe toujours. Il aurait déménagé ses pénates sous les feux de la rampe. Où cela? Mais dans les émissions de téléréalité, notamment dans la très populaire Loft Story, diffusée chaque soir de la semaine à la télévision et écoutée par près d’un million d’auditeurs.

Des rats de laboratoire
«Le commérage est au cœur des conversations entourant l’écoute de Loft Story», explique Emmanuela Ruel, qui a exploré le phénomène de la téléréalité et les motivations favorisant son écoute chez les 18 à 30 ans, dans son mémoire de maîtrise en sociologie. «En effet, dit la sociologue, les téléspectateurs posent un jugement sur les actions, les interactions, les réactions, les façons d’agir, les diverses personnalités et les comportements des participants. Plusieurs semblent même aimer poser des diagnostics s’inspirant de la psychologie et de la sociologie. C’est comme si les téléspectateurs enfilaient leur sarrau de scientifique pour observer les participants comme des rats de laboratoire. Les défis et les jeux deviennent des stimuli qui ont pour but de provoquer les réactions et les émotions des participants. Plus les réactions sont évidentes et sensationnalistes, plus il est facile de poser un diagnostic.»

Au fil des entrevues qu’elle a menées auprès de dix répondants, dont sept étaient de sexe féminin, Emmanuela Ruel a découvert que leur principal intérêt était d’observer les interactions et les réactions des participants, ce qui leur permettait de comparer leurs attitudes et opinions avec des «gens ordinaires» comme eux. «Moi, je n’agirais jamais comme ça» était d’ailleurs le type d’affirmation qui revenait souvent dans les réponses. Ils appréciaient aussi le fait que les téléspectateurs puissent voter pour évincer ou sauver un participant de l’émission, trouvant plutôt sympathique et rassembleur que «tout le Québec puisse voter». Par ailleurs, aucun répondant n'a dit vouloir rencontrer les participants de Loft Story, et ce, même si on leur en donnait la possibilité, pas plus qu’ils ne voulaient aller sur Internet pour faire de l’observation sur le site de l’émission.

«L’écoute des émissions de téléréalité constitue une nouvelle façon de renforcer les liens sociaux, souligne Emmanuela Ruel. On se rapproche des autres en parlant des choses que tout le monde a vues. À travers les discussions portant sur les agissements des autres, on parle en même temps de soi-même et de ses perceptions quant à ce qui devrait être un bon comportement.»

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