Société

L'inconfort de la différence

Les personnes âgées sont devenues les lépreux de notre société

Par : Renée Larochelle
Jusqu’au début du Moyen Âge, on fuyait comme la peste les lépreux, leur seule vue déclenchant l’horreur et le dégoût. C’était avant qu’on les enferme dans des léproseries, non seulement pour empêcher la contagion, mais aussi pour les cacher du regard des bien-portants. Plus tard, les fous ont pris la place des lépreux. On les a enfermés dans des asiles avec d’autres bannis de la société comme les mendiants, les criminels et les homosexuels. Aujourd’hui, les boucs émissaires de notre société ne sont plus les lépreux, ni les fous, ni les vagabonds. Ce sont les vieux qu’on boute hors de la cité productive et qu’on envoie dans les centres d’hébergement en attendant qu’ils rendent leur dernier soupir. En somme, l’histoire se répète. Seuls les acteurs ont changé dans cette pièce où, de toute façon, tout le monde est condamné à mourir. 
    
«Les personnes âgées sont les stigmatisées de notre époque. Elles sont coupables d’être différentes», dit Danielle Blondeau, professeure titulaire à la Faculté des infirmières. Consciente de ce que son propos a de provocateur, cette détentrice d'un doctorat en philosophie réfléchit depuis de nombreuses années à la question de la différence chez les êtres humains. Dans un essai publié récemment dans la revue Nursing Philosophy sous le titre «La différence: condition of exclusion or of reconnaissance», Danielle Blondeau rappelle que la valorisation du gain, de la productivité et de la rentabilité propres à notre époque cohabite mal avec des caractéristiques qu'on associe à la vieillesse telles l’inefficacité et la faillite. Incapables de s’inscrire dans le projet de société dominant, devenus inutiles selon les critères en vigueur, les vieux sont condamnés à mourir dans l’isolement et l’abandon, au fur et à mesure que s’amenuisent les liens familiaux. 

Le confort des vivants
«Dans un monde où la beauté et le culte du corps revêtent une importance primordiale, où les crèmes anti-âge inondent le marché avec force promesses de réduire les rides et la peau sèche, il n’est pas surprenant qu’on veuille cacher tout ce qui entoure le vieillissement et la mort, souligne Danielle Blondeau. C’est peut-être ce qui explique pourquoi les vieux ne meurent plus à la maison mais à l’hôpital. Loin du regard, la mort n’attente plus au confort des vivants.» Entre la vie et la mort, entre la jeunesse et la vieillesse, des frontières sont érigées, avec la ghettoïsation qui s’ensuit, autant pour les personnes âgées que pour les mourants.

Au Québec, les «milieux de soins» offerts dans les centres d’hébergement sont présentés en même temps comme des «milieux de vie», où le résident est considéré comme un être unique faisant des choix qui lui sont propres. Si l’idée procédait d’une bonne intention au départ, celle d’une plus grande humanisation des soins, la réalité est parfois tout autre, à commencer par un horaire réglé au quart de tour ne laissant aucune place à la moindre forme de créativité. La personne peut aussi être moins bien servie en ce qui concerne sa santé et son bien-être, constate Danielle Blondeau. Par exemple, une personne âgée qui se présente à l’urgence d’un hôpital peut très bien être retournée à son centre d’hébergement parce qu’on estime qu’elle pourra y recevoir les soins nécessaires, et ce, sans encombrer inutilement les corridors de l’hôpital.

Être avec les autres
Cela dit, Danielle Blondeau rêve d’une société où l’accent serait mis sur les soins à domicile, ce qui permettrait aux vieux de rester le plus longtemps possible chez eux. Ces choix de société coûtent cher, mais ils en valent la peine, croit-elle. Elle souhaite aussi qu’on cesse d’isoler les mourants dans les hôpitaux et qu’on leur fasse une place parmi les autres malades: en un mot, qu’on les accueille dans leur différence. «La crise économique me fait peur, car on pourrait être tenté d’éloigner encore davantage les personnes âgées parce qu’elles constituent un poids pour la société, confesse Danielle Blondeau. Il ne le faut surtout pas. Au même titre que toutes les personnes, elles font partie de la vie.»

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