Société

L’éléphant américain et le tigre chinois

Derrière la guerre commerciale qui oppose les États-Unis à la Chine se profilent deux stratégies économiques très contrastées

En 2016, la Chine a vendu pour 385 milliards de dollars de produits aux États-Unis. En retour, les produits américains vendus aux Chinois totalisaient 115 milliards.
La guerre commerciale qui met actuellement aux prises les deux plus grandes puissances économiques sur la planète met en lumière des stratégies très contrastées. D’abord, les États-Unis jouent le jeu du protectionnisme alors que la Chine joue le jeu de la libéralisation. Ensuite, les Américains ont une vision économique à court terme, alors que les Chinois en ont une à plus long terme. Enfin, les premiers mettent de l’avant une stratégie de l’acteur dominant alors que les seconds s’appuient sur celle du donnant-donnant.

«Au lieu de faire comme Donald Trump pour qui tout est noir ou blanc, les Chinois jouent avec beaucoup plus de finesse dans les zones grises», explique le professeur Érick Duchesne, du Département de science politique.

Le jeudi 13 décembre au pavillon Palasis-Prince, le professeur Duchesne a prononcé la conférence d’ouverture du minicolloque organisé par le Groupe d’études et de recherche sur l’Asie contemporaine et la Chaire Stephen-A.-Jarislowsky en gestion des affaires internationales. Le thème de la rencontre était «Où va la Chine après les 40 ans de changements?». Rappelons que ce géant asiatique s’est tourné vers l’économie socialiste de marché en lançant ses premières réformes en 1978.

L’exposé d’Érick Duchesne portait sur les relations économiques sino-américaines. Selon ce spécialiste des négociations économiques internationales, on peut effectivement qualifier de guerre la dispute commerciale qui a cours depuis plusieurs mois entre les deux géants. Alternant entre hausses de taxes douanières et menaces, le conflit fait présentement l’objet d’une trêve de trois mois. «On commence de part et d’autre à ressentir les effets de la dispute, souligne le professeur. Le conflit commercial a atteint un haut niveau d’intensité. Cet automne, après une période de négociations assez intense, le Canada, les États-Unis et le Mexique sont parvenus à une entente pour le renouvellement de l’Aléna. Il en sera sans doute de même entre les États-Unis et la Chine, puisqu’aucun des deux États n’est en mesure de remporter une guerre commerciale. Ultimement, les deux pays demeureront des rivaux, mais le niveau d’ignorance mutuelle sur les effets néfastes des guerres commerciales sera moins élevé.»

Selon Érick Duchesne, Donald Trump aurait pu mener une bataille efficace contre la Chine s’il avait ratifié ce qui s’appelait alors le Partenariat transpacifique. Cette entente de libre-échange porte maintenant le nom d’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste. Il a été signé par 11 pays de la région Asie-Pacifique, dont le Canada, mais sans les États-Unis et la Chine. Il entrera en vigueur le 30 décembre prochain pour les six premiers pays ayant ratifié l’entente.

«Donald Trump a fait une erreur stratégique en décidant de retirer les États-Unis du projet de partenariat, soutient le professeur. Il l’a fait un peu sur un coup de tête. Il a voulu marquer un point. Durant la campagne présidentielle, il disait que les accords multilatéraux étaient mauvais. Selon lui, le rapport de force favorise les États-Unis dans les négociations bilatérales.»

S’il est un secteur d’activité économique où les deux géants ne tiennent pas à s’affronter, c’est celui des technologies de pointe. «Si les Américains et les Chinois voulaient s’en prendre sérieusement l’un à l’autre, affirme-t-il, ce serait dans le secteur de la haute technologie. L’américain Intel est le plus grand fabricant de puces électroniques au monde. Or, environ 80% des ventes se font avec les Chinois. Des restrictions dans l’exportation de ces circuits intégrés causeraient beaucoup trop de torts.»

À ce jeu-là, les Chinois disposeraient d’un atout majeur: les terres rares. Ces minéraux possèdent des propriétés uniques et sont utilisés, entre autres, dans la fabrication d’écrans d’ordinateur, de systèmes de radar, de batteries rechargeables, de superconducteurs et d’aimants permanents, ainsi que dans le raffinage du pétrole. Leur avenir est prometteur, en particulier dans le domaine de la haute technologie.

«En 2015, explique Érick Duchesne, des études attribuaient 47% des ressources en terres rares à la Chine. Toujours en 2015, une étude révélait que la Chine était responsable, un an auparavant, de 88% de toute la production minière de terres rares dans le monde. Si les Chinois limitaient leur exploitation, cela mènerait à un sérieux ralentissement de l’économie mondiale. Les Chinois ne veulent pas ça. Ils ont besoin d’un marché.»

De 2008 à 2016, les ventes de produits chinois aux États-Unis sont passées de 252G$ à 385G$. Au cours de la même période, les ventes de produits américains en Chine sont passées de 71 à 115G$. Durant ces neuf années, les entreprises américaines ont vu leurs investissements directs monter de 54 à 107G$. Les entreprises chinoises, elles, ont investi 2G$ en 2008 contre 60G$ en 2016.

«Les données brutes sur le commerce et l’investissement entre les deux pays sont énormes, souligne le professeur. Quant au déficit commercial américain envers la Chine, il est important et croissant. Cela dit, la dépendance commerciale réciproque est assez substantielle.»

Selon lui, les entrepreneurs américains n’ont pas le choix de porter attention au marché chinois ainsi qu’aux marchés émergents en général. «Les projections prévoient que la plus forte croissance de la classe moyenne aura lieu dans ces pays, affirme-t-il. D’ici 2030, 20% de la classe moyenne mondiale vivra en Chine. Il y a là des occasions d’affaires très importantes à saisir.»

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