Société

L'échec du matériel

La surconsommation a peut-être remplacé la religion dans la société québécoise mais elle n’a pas réussi à combler le malaise existentiel ambiant

Par : Renée Larochelle
Si la chanson est le reflet d’une société, le Québec ne va pas bien du tout. Le mal de vivre, le ras-le-bol face à la surconsommation, l’impasse du pays toujours à venir et en devenir: voilà les thèmes qui reviennent inlassablement dans la chanson québécoise. En fait, on est à des années-lumière d’une chanson-phare des années 1970 interprétée par Renée Claude, C’est le début d’un temps nouveau, où, en résumé, le bonheur était la seule vertu et où l’infini n’effrayait pas, bien au contraire. Que s’est-il passé entre hier et aujourd’hui pour que le malaise existentiel imprègne à ce point la chanson québécoise? La réponse à cette question n’est pas simple mais Isabelle Matte, doctorante en anthropologie, a tenté d’y répondre lors d’une table ronde ayant pour thème «Le catholicisme québécois survivra-t-il à son déclin?» qui a eu lieu le 3 février au pavillon Alphonse-Desjardins.

Poutine et téléromans
«Jusqu’à la Révolution tranquille, le catholicisme était le liant de la société, dit Isabelle Matte. Aujourd’hui, la société de consommation a remplacé la religion. Cette nostalgie d’un monde perdu est très présente dans les chansons écrites par des artistes nés après le baby-boom, donc après 1960. Bien sûr, le retour en arrière n’est pas souhaité et ce n’est ni de la messe ni de la confession dont le Québec s’ennuie, mais bien du ciment social qui caractérisait la société québécoise de l’époque.» Des exemples? La rue principale, chanson des Colocs, qui dépeint la métamorphose d’un village du Lac Saint-Jean, autrefois tricoté serré entre «la Coop, le gaz bar, la Caisse pop, le croque-mort», en un lieu désert et déserté après la construction d’un centre d’achats. Dans En Berne, les Cow-Boys fringants effectuent une charge féroce contre le Québec contemporain, tirant à bout portant sur le manque d’idéal et de solidarité des Québécois qui, le cul assis su’l statu quo, se gavent de poutine et de téléromans. Ils en concluent que Si c’est ça l’Québec moderne/Ben moi j’mets mon drapeau en berne/ Et j’emmerde tous les bouffons qui nous gouvernent.
   
Le groupe Loco Locass, lui, parle de la nécessité de mettre quelque chose là où Dieu, jadis, remplissait l’espace: Dieu est mort, faut bien qu’on le remplace/Qu’on remplace le vide qui prend toute la place. Dans Groove Grave, le groupe associe directement le mal de vivre et le vide à la société de consommation: Y’a quelque chose de pourri au royaume du trademark/Dieu est mort, faut bien qu’on le remplace/Qu’on remplace le vide qui prend toute la place/

Une place au soleil
Selon Isabelle Matte, c’est l’idée selon laquelle il n’existe pas d’issue à ce malaise qui rend cette insatisfaction différente de celle de la jeunesse d’une autre époque. En somme, un monde s’est évanoui mais il n’a été remplacé par aucun autre. À cet égard, la chanson Dégénération, écrite par le groupe Mes Aïeux, témoigne bien des misères existentielles vécues par les jeunes qui, malgré un mode de vie plus facile et un bien-être matériel plus grand que celui de leurs ancêtres, peinent à trouver leur place au soleil. «En même temps, personne ne veut revenir en arrière, insiste Isabelle Matte. Dans Dégénération,  le passé n’est pas idéalisé, personne n’est dupe. Mais les gens ont pris à bras-le-corps cette chanson car ce passé proposait des liens significatifs entre les personnes.» Selon la chercheuse, qui termine son doctorat sur la rapidité du déclin du catholicisme au Québec et en Irlande, le chanteur Daniel Bélanger, avec son album intitulé «L’échec du matériel», paru en 2007, est l’artiste ayant le plus su mettre en paroles et en musique l’angoisse et la tristesse ambiantes avec, en filigrane, cette idéologie du marché envahissant l’esprit et l’existence: Comme il est partout/Mais surtout dans ses valises/Avant de disparaître/Dieu vend ses églises.  

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