Société

Le pays qui s'ignore

John Ralston Saul varlope quelques idées reçues sur le Canada et sur l’imaginaire de ses citoyens

Par : Julie Bouchard
Pour décaper un vieux meuble encastré dans sa peinture, rien de mieux qu’un bon décapant. Et pour décaper de vieilles pensées solidement encroûtées dans l’imaginaire canadien, rien de mieux qu’un philosophe qui sait écrire et, surtout, qui sait voir les choses autrement, comme John R. Saul. 
   
L’an dernier, le dernier essai du plus connu des philosophes canadiens paraissait sous le titre Mon pays métis: quelques vérités au sujet du Canada (Boréal). Un livre que le philosophe s’est amusé à découper en trois parties, devant quelques centaines de personnes. Selon lui, «un premier tiers reprend des choses dites à maintes reprises, mais jamais vraiment entendues», un autre tiers traite d'un fantasme canadien inscrit dans la constitution du pays, soit «la paix, l’ordre, le bon gouvernement et le bien-être général», et le dernier tiers est entièrement tourné contre l’élite canadienne qui, selon John R. Saul, ne sait même pas qu’elle ne comprend rien, mais absolument rien au Canada. Trois tiers donc, mais sûrement d’inégales importances, puisque le tout premier a occupé l’essentiel de la conférence organisée par la Chaire La philosophie dans le monde actuel, au Musée de la civilisation, le 7 avril.

Une civilisation de minorités
Cette conférence, John R. Saul l'a ouverte par une question: «Canadiens, comment s’imagine-t-on?» Avant d’y répondre, le philosophe a fait un détour. «Il est étonnant de constater combien le Canada occupe peu d’espace dans l’imaginaire mondial», constate celui qui, au détour de ses voyages, glane souvent des commentaires admiratifs sur des artistes comme Robert Lepage, bien connu hors de nos frontières. «Peu importe le nombre de fois que je le répète, les gens n’arrivent jamais à se rappeler qu’il est Canadien. L’idée ne passe pas…» Le Canada aurait donc du mal, selon lui, à se frayer un chemin dans l’imaginaire des autres, mais, plus encore, ce pays ne serait pas celui imaginé par ses propres habitants. À preuve, «nous nous décrivons comme des descendants d’Européens lorsque nous sommes en Europe. Or, si l’Europe a un enfant en Amérique, ce sont les États-Unis! Voilà le pays le plus européen du monde alors que, de tout l’Occident, le Canada est le pays le moins européen qui soit!»
   
S’il est vrai qu’il n’y a pas moins européens que nous, alors d’où vient la certitude – largement partagée au Québec –que nous possédons une part de France, de culture latine, d’Europe? «On a réécrit l’histoire pour faire de nous des descendants d’Européens», affirme John R. Saul. Et l’histoire originelle, la véritable histoire, quelle serait-elle? «Nous sommes une civilisation d’inspiration autochtone. Nous sommes une civilisation circulaire, c’est-à-dire non linéaire et non rationnelle. Le modèle européen, basé sur la pensée monolithique et rationnelle, ça ne marche pas chez nous, mais ce qui marche ici, c’est le modèle de la complexité. Et le représentant le plus parfait de la complexité, c’est le métis.» Une pensée qui remet en question bien des idées reçues sur le Canada et qu’il vaut mieux suivre dans Mon pays métis pour la saisir entièrement, même si John R. Saul a livré quelques indices supplémentaires en ce soir d’avril.
   
«Nous sommes une civilisation de minorités», affirme le philosophe qui dit situer son discours au-delà de nos habituels débats politiques. Plus loin, il demande: «Combien de langues sont parlées au Canada? Cinquante-trois, et 45 sont en danger. Des langues qui sont autant de portes ouvertes sur l’inconscient canadien», mais des portes dont nous ignorons selon lui l’existence. «Le ciment canadien, notre pilier, est composé de trois éléments: anglais, français et autochtone. Et nous ne pouvons fonctionner que si chacun de ces éléments est fort». Comme nous connaissons l’actuelle situation des nations autochtones au Canada, nous pouvons penser que le pays pourrait mieux se porter.

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